Boris Labbé
Dans les films de Boris Labbé, le dessin n'illustre pas le monde, il le métamorphose en flux, en prolifération, en champ de forces où les figures humaines, animales et architecturales passent d'un état à l'autre. Cette mobilité incessante le situe à la croisée de l'animation et du cinéma expérimental, dans une zone où la narration se dissout au profit d'une pensée visuelle du devenir. Peu d'artistes français contemporains ont construit un univers aussi immédiatement identifiable. Chez Labbé, tout semble naître, muter, se déployer, puis se reconfigurer dans une même respiration plastique. Les années 2010 et années 2020 lui ont offert un espace idéal pour cette recherche.
Son cinéma agit par expansion. Une forme en appelle une autre, un corps devient foule, une ville devient organisme, un motif pictural se convertit en mouvement. Dans La Chute ou The Battle of San Romano, le cadre paraît toujours sur le point de déborder. Ce trop plein n'est pas décoratif. Il exprime une intuition fondamentale : le visible n'est jamais stable, il est traversé par des forces historiques, mythologiques et biologiques qui le font basculer. Regarder un film de Boris Labbé, c'est accepter d'entrer dans une logique de transformation continue.
Il faut parler aussi de son rapport à l'histoire de l'art. Beaucoup d'œuvres contemporaines citent la peinture ou l'iconographie savante de façon ornementale. Labbé fait autre chose. Il prélève des formes, des architectures, des gestes, pour les remettre en circulation dans une temporalité animée. Le passé n'y est pas musée. Il est réserve de métamorphoses. Cette approche confère à son travail une densité culturelle réelle sans l'alourdir d'érudition démonstrative.
La question du corps est centrale. Corps multiplié, fragmenté, absorbé dans le décor ou au contraire projeté au premier plan comme symptôme d'une énergie collective. Chez Labbé, l'humain n'est pas centre souverain. Il participe d'un tissu plus vaste où l'organique, le minéral, l'urbain et le symbolique communiquent. Cette déhiérarchisation donne à ses films une portée presque cosmologique. On y sent à la fois la fragilité des individus et leur inscription dans des flux immenses qui les dépassent.
Sa bande sonore joue un rôle décisif dans cette expérience. Le son accompagne moins l'image qu'il n'en prolonge la pulsation. Ensemble, ils fabriquent une immersion proche de la transe légère, où la perception cesse de fonctionner par repères stables et se laisse guider par des intensités. Ce rapport au rythme explique pourquoi ses œuvres trouvent une telle puissance en salle, dans les festivals et dans les dispositifs d'exposition. Elles demandent une disponibilité physique du regard.
On pourrait voir dans Boris Labbé un héritier des grandes avant gardes visuelles, mais cette filiation ne suffit pas. Son travail dialogue aussi avec les angoisses du présent : saturation des images, densité urbaine, répétition des foules, fragilité écologique, vertige de l'accumulation. Sans jamais devenir illustratif, il capte quelque chose de notre époque comme état de surimpression permanente. Le monde n'y apparaît pas seulement complexe. Il apparaît instable jusque dans sa matière.
Dans le cinéma français contemporain, Boris Labbé occupe ainsi une place précieuse. Il rappelle que l'animation peut encore être un laboratoire radical de formes et de pensées, loin de la segmentation industrielle des publics. Ses films ne racontent pas des histoires au sens ordinaire. Ils inventent des régimes de vision. Et cette invention, rigoureuse sans être sèche, donne à son œuvre une nécessité très claire.
