Blaine Thurier
Avec Low Self-Esteem Girl, Blaine Thurier s'inscrit dans une tradition canadienne bien particulière : celle d'un cinéma sec, ironique, volontiers cruel, qui comprend que l'inconfort social peut être une matière aussi riche que n'importe quel dispositif spectaculaire. Thurier vient aussi du groupe The New Pornographers, mais son cinéma n'a rien d'un caprice musical. Il possède sa logique propre, faite de malaise, de comique corrosif et d'attention aux comportements ordinaires quand ils deviennent légèrement toxiques. Cette tonalité le rapproche par moments des marges du cinéma d'horreur, non parce qu'il filmerait la terreur au sens classique, mais parce qu'il sait combien l'humiliation, la gêne et l'agressivité banale peuvent fabriquer leur propre climat d'effroi. Dans le cinéma canadien, sa place est singulière.
Ce qui frappe chez lui, c'est le refus de l'apitoiement. Ses personnages ne sont ni sanctifiés ni condamnés depuis une position de surplomb. Ils sont montrés dans leur petitesse, leur aveuglement, leurs tentatives maladroites de tenir une place dans des environnements affectifs souvent médiocres. C'est un regard dur, parfois très drôle, mais pas vide. Thurier semble comprendre que la comédie noire n'est intéressante que si elle révèle une vérité sur les formes ordinaires de violence symbolique.
Son cinéma travaille donc moins sur l'événement que sur la situation. Une conversation, une rivalité, un déséquilibre de statut, une relation qui tourne au jeu de domination suffisent à mettre la machine en route. Le malaise naît de la durée, de l'impossibilité de sortir élégamment d'un échange, de la façon dont chacun s'enfonce dans sa propre défense. Cette science du social embarrassé est l'une de ses grandes forces.
Dans les années 2010, alors qu'une partie du cinéma indépendant cherchait son salut dans la gravité affichée ou l'excentricité forcée, Blaine Thurier a pris une voie plus acide. Il préfère montrer des personnes ordinaires dans des circuits d'échec relationnel, là où l'ego, la frustration et l'envie produisent des comportements de plus en plus désagréables. Cette matière peut sembler mince. Elle devient, chez lui, un miroir assez impitoyable.
Il faut aussi noter la précision du ton. La satire noire est un exercice fragile. Un pas de trop vers la moquerie, et elle se vide. Un pas de trop vers la compassion, et elle s'affadit. Thurier garde un équilibre instable qui fait sa valeur. Il laisse les scènes devenir inconfortables sans chercher immédiatement à les racheter moralement. Cette obstination donne à son cinéma une vraie capacité de morsure.
Même quand il ne relève pas frontalement du genre, il intéresse CaSTV parce qu'il explore une zone voisine de l'horreur sociale. Non pas la grande allégorie, mais la version quotidienne, mesquine, presque invisible. Un monde où la cruauté n'a pas besoin de masque, parce qu'elle parle déjà la langue de la normalité. Cette approche a quelque chose de profondément contemporain, surtout dans les années 2020, où tant d'œuvres peinent à regarder de face la banalité de la médiocrité.
Blaine Thurier mérite donc sa place comme cinéaste du venin discret. Son humour ne console pas. Il expose. Ses films montrent à quel point les relations humaines peuvent devenir hostiles sans qu'aucun monstre n'entre dans la pièce. Et cette vérité, lorsqu'elle est filmée avec assez de précision, peut s'avérer plus dérangeante qu'un grand nombre d'effets horrifiques orthodoxes.
