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Bertrand Blier - director portrait

Bertrand Blier

Avec Les Valseuses, Bertrand Blier a lancé dans le cinéma français un projectile verbal, sexuel et social dont la brutalité continue de diviser. C'est très bien ainsi. Un cinéaste consensuel ne produit pas ce genre de secousse durable. Blier travaille à partir de la provocation, certes, mais la provocation n'est chez lui qu'un point de départ. Ce qui l'intéresse, c'est la manière dont la langue, le désir, la vulgarité, la mort et l'absurde décomposent les convenances bourgeoises. Dans la France des Années 1970, puis des Années 1980 et au-delà, il a construit une œuvre immédiatement identifiable, où le dialogue agit comme instrument de charme et d'agression.

Il faut prendre Blier au sérieux au-delà du scandale. Oui, son cinéma peut être misogyne, narcissique, complaisant, parfois exaspérant. Mais il serait trop simple de le réduire à une posture de sale gosse prolongée. Son œuvre organise un théâtre du malaise où la parole masculine se donne en spectacle jusqu'à son propre ridicule. Les personnages parlent beaucoup, séduisent mal, fantasment, fanfaronnent, humilient, se ridiculisent. Ils occupent l'espace avec une assurance de façade, alors même que le monde qu'ils traversent ne cesse de les démentir. Cette contradiction nourrit les meilleurs films.

Préparez vos mouchoirs, Buffet froid ou Tenue de soirée montrent chacun à leur façon que Blier n'est pas seulement un provocateur social. C'est aussi un moraliste tordu, un cinéaste qui comprend que l'absurde français peut naître du frottement entre pulsion, langage et institutions. Buffet froid reste sans doute le sommet de cette logique. Le meurtre, l'administration, la solitude urbaine et le non-sens y forment un monde où la violence semble flotter dans l'air même. On n'y cherche pas le réalisme. On y cherche une vérité plus noire sur le lien social.

La langue, chez Blier, mérite une attention particulière. Peu de cinéastes français ont autant parié sur elle. Le dialogue n'est pas un véhicule secondaire. Il fait événement. Il crée le rythme, la gêne, la drôlerie, la cruauté, l'érotisme même. Cette centralité du texte explique autant sa force que ses limites. Quand l'inspiration baisse, la mécanique tourne à vide. Quand elle prend, le cinéma de Blier atteint une forme de musique verbale très singulière, où les répliques se retournent contre ceux qui les prononcent. L'esprit y devient arme à double tranchant.

Le rapport au corps constitue l'autre versant essentiel de son univers. Les corps désirent, vieillissent, se dégradent, se déplacent dans des scénarios où le fantasme est presque toujours entaché d'humiliation ou de tristesse. Même dans ses films les plus ostensiblement comiques, la mort n'est jamais très loin. Blier sait que l'obscénité n'est vraiment forte que si elle frôle le désespoir. C'est pourquoi son cinéma garde, sous la drôlerie agressive, une tonalité funèbre. La fête y paraît souvent entamée d'avance.

Le temps n'a pas adouci les controverses qui l'entourent, et il ne le faut pas. Revoir Blier aujourd'hui, c'est accepter le conflit critique. Certains films résistent mieux que d'autres. Certains dialogues reviennent comme des gifles intelligentes, d'autres comme des symptômes d'époque plus embarrassants. Mais ce bilan inégal n'efface pas l'importance du geste. Blier a déplacé le centre de gravité du cinéma français populaire en y injectant une dose rare d'absurde, de venin et d'insolence.

Bertrand Blier reste ainsi un cinéaste impossible à lisser. Son œuvre n'appelle ni l'adoration aveugle ni la condamnation paresseuse. Elle demande un regard capable de tenir ensemble l'invention de langue, la violence sexuelle, l'humour noir, la mélancolie et le narcissisme masculin exhibé jusqu'à l'autopsie. Dans le cinéma français, peu de réalisateurs auront autant dérangé les bonnes manières en leur donnant une forme aussi immédiatement mémorable.

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