Bent Hamer
Avec Kitchen Stories, Bent Hamer a trouvé une forme presque idéale pour son regard: un dispositif absurde, une mélancolie sèche, quelques personnages placés dans un cadre trop étroit pour leurs habitudes, et soudain tout un monde social devient visible. Le cinéma norvégien a rarement produit un auteur aussi immédiatement identifiable dans son mélange de burlesque retenu, de tristesse sans pathos et d'attention aux rituels minuscules. Hamer filme des hommes seuls, des appartements modestes, des routines apparemment dérisoires, mais il ne traite jamais ces matériaux avec condescendance. Il sait que le quotidien, surtout dans les pays où l'ordre social semble stable, est traversé de failles silencieuses.
Son art repose d'abord sur la distance juste. Hamer ne pousse ni vers le gag tonitruant ni vers la compassion appuyée. Il préfère laisser les situations se déplier avec une lenteur précise, presque musicale. Dans Kitchen Stories, l'observation scientifique de la cuisine suédoise devient peu à peu une comédie de la solitude masculine et des usages nationaux. C'est un film extraordinairement simple en apparence, mais sa simplicité est trompeuse. Chaque déplacement de chaise, chaque tasse de café, chaque silence partagé fait bouger les rapports entre les personnages. Hamer transforme le protocole en émotion. Peu de cinéastes y parviennent avec autant d'économie.
On retrouve cette qualité dans Factotum ou O'Horten, où la dérive, le travail, l'âge et la fatigue existentielle deviennent matière à une mise en scène d'une grande délicatesse. Le monde selon Hamer n'est pas hostile au sens spectaculaire. Il est légèrement décalé, suffisamment pour que les individus y paraissent toujours un peu déplacés. Cette inadéquation produit une forme d'humour très particulière, ni cynique ni consolatrice. On rit parce que le film saisit quelque chose de vrai dans la gêne, la répétition, la maladresse des liens. Le rire vient d'une reconnaissance, pas d'une moquerie.
Hamer appartient aux années 2000 européennes où plusieurs cinéastes ont cherché une voie médiane entre austérité d'auteur et récit accessible. La sienne est l'une des plus fines. Il ne théorise jamais lourdement l'aliénation moderne. Il la met en scène dans les objets, dans l'architecture, dans les temporalités du travail et du repos. Les trains, les cuisines, les chambres d'hôtel, les bureaux, les appartements deviennent chez lui des zones de frottement entre ordre collectif et désir individuel. Rien n'explose, mais tout frotte un peu. C'est assez pour faire surgir la mélancolie.
Son cinéma doit aussi beaucoup à la confiance qu'il accorde aux acteurs. Hamer sait filmer des visages ordinaires, des présences non héroïques, des corps qui portent l'âge ou la fatigue sans chercher à les transformer en emblèmes. Cette modestie du casting et du cadre fait partie de sa morale. Il regarde les gens tels qu'ils sont, avec leurs habitudes, leurs rigidités, leurs petits gestes de survie affective. Ce réalisme n'empêche pas l'étrangeté. Au contraire, il la rend plus nette. Le bizarre surgit parce que le monde semblait jusque-là tenir debout.
Bent Hamer reste ainsi un auteur essentiel du cinéma européen récent parce qu'il a compris qu'un film pouvait être profondément singulier sans hausser la voix. Son œuvre parle de solitude, de travail, de vieillissement, de désir tardif, mais toujours à partir de situations concrètes, d'un sens aigu du décor et d'une ironie tendre qui ne verse jamais dans l'indulgence. Il filme les existences mineures avec assez de précision pour qu'elles cessent aussitôt de l'être. C'est une grande qualité, et une qualité rare.
