Benjamin Gilmour
Avec Jirga, Benjamin Gilmour a signé un film de retour hanté où la guerre ne quitte jamais vraiment le cadre, même lorsqu'elle semble reléguée à l'après-coup. Ce n'est pas un cinéaste que l'on associe spontanément à la horreur, et pourtant son travail touche à une terreur morale très nette : celle d'un homme qui revient sur le lieu de sa faute et découvre qu'aucune réparation ne peut simplifier la mémoire. Chez Gilmour, le monde est parcouru par des spectres historiques, mais ce sont des spectres politiques avant d'être surnaturels.
Son cinéma porte la marque du déplacement. Infirmier, voyageur, documentariste, Gilmour filme avec une attention concrète aux territoires, aux langues, aux circulations humaines. Cela pourrait produire un humanisme mollement festivalier. Or Jirga échappe à cette neutralisation. Le film reste traversé par la violence géopolitique, par l'asymétrie entre l'Australien de retour et les Afghans qui l'accueillent, par l'incertitude constante sur ce que vaut une demande de pardon quand elle arrive depuis le camp des vainqueurs armés. Cette tension donne au récit une qualité d'inquiétude durable.
Ce qui intéresse ici, c'est la façon dont Gilmour filme l'après de la guerre comme un espace chargé. Les routes, les maisons, les regards, les pauses silencieuses, tout semble porter le poids d'événements irréparables. On n'est pas dans un thriller pur, ni dans un drame rédempteur. On est dans une zone intermédiaire, presque fantomatique, où le passé travaille le présent sans jamais devenir simple flash-back moral. Le protagoniste avance dans un pays réel, mais aussi dans une topographie de culpabilité. C'est là que le cinéma de Gilmour rencontre quelque chose de l'horreur : non pas le monstre visible, mais l'impossibilité d'échapper à ce qui a été fait.
Le contexte de l'Australie compte beaucoup. Gilmour vient d'un pays dont le cinéma a souvent su capter l'hostilité du territoire, la violence coloniale enfouie et les fractures de conscience que produit l'histoire impériale. Chez lui, cette sensibilité ne passe pas par le bush mythique, mais par l'expérience de l'intervention militaire et de ses rémanences. Cela donne une forme plus contemporaine à la hantise nationale. La peur n'est plus seulement dans la nature ou dans le mythe. Elle circule avec les soldats, les traducteurs, les souvenirs et les récits de mission.
Sa mise en scène reste sobre, presque nue. Gilmour ne cherche pas l'image écrasante, encore moins la solennité forcée. Il préfère le contact avec les visages, l'usure des trajets, la tension contenue des rencontres. Cette simplicité est stratégique. Elle empêche la guerre d'être reconvertie en grand spectacle moral. Elle rappelle au contraire que la violence sédimente lentement dans les existences et les paysages.
Dans les années 2010, alors que beaucoup de films sur l'Afghanistan hésitaient entre action, pathos et commentaire didactique, Benjamin Gilmour a choisi une voie plus trouble. Jirga ne propose pas la purification d'un homme par l'épreuve. Il expose la fragilité de toute quête de pardon quand les blessures sont collectives, politiques et irrémédiablement inégales. Cette fragilité suffit à faire entrer son cinéma dans une zone sombre qui importe à CaSTV : celle où le réel lui-même se comporte comme une malédiction persistante.
