Baz Luhrmann
Avec Moulin Rouge!, Baz Luhrmann transforme le musical en machine d'hyperventilation romantique. Le film n'adapte pas un genre ancien, il le propulse dans un régime de vitesse, de collage et de saturation où chaque plan semble courir après son propre excès. Voilà la signature Luhrmann : un cinéma qui préfère le vertige à l'équilibre, la stylisation frontale à l'illusion de naturel, l'opéra pop à la discrétion psychologique. On peut aimer ou refuser cette stratégie, mais on ne peut pas la confondre avec une autre.
Ce qui fait de Baz Luhrmann un auteur important, ce n'est pas seulement son goût du spectaculaire. Hollywood en produit beaucoup. C'est sa conviction obstinée que l'émotion ne naît pas malgré l'artifice, mais à travers lui. Costumes, décors, chansons, couleurs, montage accéléré, performances poussées jusqu'à la transe : chez lui, rien ne vient masquer la fabrication. Au contraire, tout l'exhibe. Et c'est précisément cette exhibition qui ouvre la possibilité d'un lyrisme moderne. Le sentiment n'est pas enterré sous l'ironie. Il est lancé dans une arène d'images surchargées où il doit lutter pour survivre.
On le voit aussi dans William Shakespeare's Romeo + Juliet, adaptation qui comprend très bien qu'un texte canonique ne reste vivant qu'à condition d'être brutalement remis en circulation. Luhrmann ne modernise pas Shakespeare comme on actualise une marque. Il le fait exploser dans un environnement de culture pop, de catholicisme kitsch, de violence médiatique et de romance adolescente ultrastylisée. Le résultat tient du clip, du mélodrame et du film de gangsters. Cette impureté n'est pas un défaut. C'est son système.
Pour CaSTV, Baz Luhrmann compte aussi parce qu'il touche parfois au territoire du Fantastique et du cauchemar visuel sans passer par les codes usuels de la Horreur. Son cinéma sait que l'excès esthétique peut devenir inquiétant. Trop de lumière, trop de mouvement, trop d'émotion, trop d'ornement : à partir d'un certain seuil, la séduction se renverse en malaise. C'est particulièrement net dans la manière dont il filme la foule, le décor monumental, la musique qui submerge, les visages transformés en icônes fiévreuses.
Baz Luhrmann appartient de façon décisive aux Années 1990 et aux Années 2000, moment où le cinéma commercial cherche de nouvelles façons de rivaliser avec la publicité, le clip et la télévision musicale. Là où beaucoup ne font que subir cette contamination, lui en tire une grammaire. Il comprend que le regard contemporain est fragmenté, impatient, saturé de références, mais aussi toujours capable d'un abandon très ancien à la mélodie, au mélodrame, à l'ornement. Son cinéma tente de réunir ces deux états du spectateur : l'œil zappeur et le cœur sentimental.
Il faut également parler de son rapport à la nationalité. Luhrmann reste profondément Australie dans son sens de la théâtralité populaire, dans sa manière de considérer la culture comme un terrain de métissage brutal plutôt qu'un temple à protéger. Même lorsqu'il filme des mythes américains ou européens, il le fait avec un regard venu d'ailleurs, volontiers insolent face aux hiérarchies du bon goût. Cette distance lui permet d'embrasser le kitsch comme une énergie et non comme une faute.
Ce qui persiste, au fond, c'est l'idée que le cinéma peut encore être une forme totale, impure, tapageuse, sentimentale, parfois épuisante, mais pleinement assumée. Baz Luhrmann ne cherche jamais le consensus de la mesure. Il veut l'éblouissement, la collision des registres, l'amour déclaré sous stroboscope. C'est un pari risqué, et il échoue parfois à force d'en vouloir trop. Mais même ses débordements restent plus intéressants que la prudence de tant d'images contemporaines. Il rappelle qu'un film peut être vulgaire et sublime dans le même mouvement, et que cette tension est souvent le vrai nom du spectacle moderne.
