Bahar Pars
À partir de Dogborn, il devient impossible de réduire Bahar Pars à une simple circulation entre comédie, drame social et genre. Le film avance comme une fable empoisonnée sur l'économie des corps, la marchandisation des vies migrantes et la douceur forcée des sociétés qui se disent civilisées. C'est exactement là que son cinéma devient passionnant pour CaSTV. L'horreur, chez elle, n'est pas un costume ajouté à un sujet sérieux. Elle surgit du sérieux lui-même, du compromis moral permanent exigé par le monde contemporain.
Bahar Pars travaille depuis une position complexe, à la fois intérieure et déplacée dans le paysage scandinave. Cette position compte. Elle permet un regard très net sur la manière dont les démocraties du Nord administrent la vulnérabilité sous des formes policées. On a souvent décrit le cinéma suédois récent à partir de sa froideur, de ses cadres propres, de sa distance analytique. Pars conserve parfois cette précision, mais elle y injecte une colère sensuelle, une attention au corps exposé, humilié, utilisé. C'est ce qui donne à son travail une densité qui dépasse largement les catégories de prestige festivalier.
Dans le champ de l'horreur contemporaine, cette orientation est décisive. Beaucoup de films veulent faire du politique avec des métaphores massives. Pars procède autrement. Elle part d'arrangements concrets, de transactions, de dépendances matérielles, puis laisse apparaître l'effroi contenu dans ces structures. Le fantastique ou l'étrangeté ne viennent pas sauver le réel de sa banalité. Ils révèlent que la banalité elle-même était déjà intenable. En cela, son travail rejoint une tendance forte des années 2020: un cinéma de genre qui comprend que la monstruosité n'est plus seulement un dehors, mais un protocole social.
Il faut aussi parler de la mobilité dans ses récits. Déplacements, frontières, paperasses, hébergements précaires, promesses de survie: tout cela n'est jamais du simple contexte. Chez Bahar Pars, la circulation est une condition d'instabilité permanente. Un personnage n'entre pas dans un lieu, il négocie sa possibilité d'y rester. Cette tension transforme l'espace en piège. Les intérieurs sont provisoires, les protections sont tarifées, les liens affectifs sont contaminés par la nécessité. Le genre gagne alors une puissance très concrète. La peur n'est pas abstraite, elle est logistique.
La cinéaste appartient aussi à une constellation transnationale qui passe par Sundance, par les coproductions européennes et par un cinéma des diasporas qui refuse d'être assigné à la seule pédagogie identitaire. Bahar Pars ne filme pas pour illustrer une expérience. Elle filme pour en tirer une forme, parfois dure, parfois venimeuse, toujours soucieuse de ne pas arrondir les angles. Cette exigence de forme compte autant que le sujet. Elle empêche le regard compatissant de devenir une excuse esthétique.
Son rapport aux personnages est l'un des plus intéressants qui soient. Elle ne les traite ni comme des emblèmes ni comme des victimes pures. Ils gardent une opacité, une part de calcul, parfois de dureté. C'est crucial. Le cinéma de genre s'affaiblit dès qu'il transforme ses figures en simples fonctions morales. Chez Pars, chacun porte sa stratégie de survie, et c'est précisément cela qui rend les rapports si instables. L'intime devient un lieu de chantage diffus, le désir une monnaie trouble, la solidarité une promesse constamment menacée.
Bahar Pars apporte ainsi au cinéma contemporain une ligne de fracture très nette: celle d'un regard qui comprend que l'épouvante moderne peut naître de procédures administratives, de marchés illégaux, de tendresses compromises. Son œuvre ne cherche pas le spectaculaire pour lui-même. Elle cherche la justesse d'une violence structurelle qui finit par déformer les affects, les gestes et les corps. Dans le paysage suédois et au-delà, elle impose une voix rare, nerveuse, intraitable, qui sait que le conte social le plus mordant commence souvent là où l'État, le désir et l'argent parlent d'une seule voix.
