Arne Toonen
Arne Toonen se distingue d'abord par une énergie de tonalité, une façon très néerlandaise de laisser le grotesque, le populaire et le malaise cohabiter sans demander pardon. Il faut l'aborder depuis cette circulation entre registres. Son cinéma semble savoir que le rire n'est jamais loin de l'inconfort, et que le monde social, lorsqu'on le pousse légèrement, révèle vite ses côtés absurdes, cruels ou franchement inquiétants. Cette conscience du déséquilibre tonal le rend immédiatement intéressant pour une cartographie de l'étrange.
Le contexte des Pays-Bas importe ici. Le cinéma néerlandais, dans ses meilleurs moments, possède une franchise un peu brutale, une relation décomplexée au corps, à l'humour et à la bizarrerie comportementale. Toonen paraît prolonger cette tradition en refusant la correction lisse. Chez lui, la comédie peut devenir embarrassante, la fantaisie peut sentir la menace, et le récit peut glisser d'une humeur à l'autre sans jamais chercher l'homogénéité parfaite. C'est précisément ce manque de polissage qui donne du caractère.
Pour CaSTV, ce qui compte est moins l'appartenance stricte au cinéma d'horreur que la proximité avec ses dynamiques. Toonen semble comprendre que le bizarre naît souvent d'un dérèglement de comportement avant de naître d'un événement exceptionnel. Une famille qui ne tient plus, une communauté légèrement hystérique, un personnage dont les réactions deviennent difficilement lisibles : tout cela suffit à installer un climat. Le cinéma populaire européen a parfois tendance à sous-estimer cette puissance du malaise. Toonen, lui, paraît en faire une ressource.
Sa place dans les années 2010 et années 2020 est aussi révélatrice d'un moment où plusieurs cinéastes ont cherché à décloisonner les genres sans les vider de leur saveur. L'enjeu n'est pas de faire des films indécidables pour le prestige de l'ambiguïté. L'enjeu est de retrouver de la vitalité, de permettre à une scène de surprendre parce qu'elle refuse de rester prisonnière du ton attendu. Toonen participe à ce mouvement avec une sensibilité plus charnelle que conceptuelle.
Il faut également relever une qualité d'observation sociale. Les œuvres qui travaillent le grotesque risquent souvent de se contenter d'une moquerie générale. Le meilleur de ce cinéma va plus loin : il montre comment les conventions, les rapports de classe, les attentes familiales ou communautaires produisent déjà une violence discrète. Toonen paraît proche de cette ligne. Son regard ne se satisfait pas du simple déraillement comique. Il laisse affleurer ce que ce déraillement dit d'un ordre social tendu, parfois ridicule, parfois franchement hostile.
Cela le rapproche d'une branche du cinéma de genre où l'humour sert moins à détendre qu'à rendre supportable une vérité plus laide. La comédie n'y annule pas le trouble. Elle lui ouvre un passage. Dans ce cadre, un film peut sembler léger tout en travaillant des affects plus noirs : honte, panique, exclusion, désir de contrôle, humiliation publique. Toonen paraît manier ces transitions avec une efficacité qui mérite d'être relevée.
Arne Toonen compte donc comme un cinéaste du débordement contrôlé. Il sait qu'un récit populaire n'a pas besoin d'être discipliné à l'excès pour toucher juste. Au contraire, il gagne parfois en puissance lorsqu'il laisse respirer l'inconfort, l'exagération, la collision des humeurs. C'est une qualité précieuse, surtout dans une époque qui standardise si vite les formes. Voir Toonen, c'est retrouver l'idée qu'un film peut rester accessible tout en gardant des angles bizarres, des pointes de cruauté et une inquiétude tapie dans le rire. Pour CaSTV, cette zone de voisinage avec l'horreur vaut largement qu'on s'y attarde.
