Anshul Chauhan
Avec December, Anshul Chauhan a montré qu’un drame de jeunesse pouvait devenir bien davantage qu’un récit d’initiation contrariée : une chambre d’échos pour la honte, le deuil et la brutalité silencieuse des hiérarchies scolaires. C’est une entrée idéale dans son cinéma, parce qu’elle fait voir immédiatement son vrai sujet. Chauhan ne filme pas les adolescents comme une classe d’âge pittoresque ou sentimentalement surexposée. Il les filme comme des êtres déjà pris dans des dispositifs de violence sociale, de solitude et de mise à l’épreuve morale.
Cette précision se nourrit d’un regard très attentif au Japon, non comme décor exotique mais comme organisation concrète des rapports entre le collectif et l’individu. Beaucoup de cinéastes étrangers ou occidentalisés utilisent le milieu scolaire japonais comme surface de signes. Chauhan, lui, semble surtout intéressé par les pressions qui y circulent : la nécessité de s’ajuster, la peur du déshonneur, l’écrasement discret des plus fragiles, la manière dont un groupe protège sa stabilité en désignant des corps sacrifiables. C’est là que son cinéma devient profondément politique sans jamais virer au discours.
Dans les Années 2010, on a vu se multiplier les œuvres traitant du harcèlement, de la jeunesse et de la santé mentale. Beaucoup s’en tenaient à une logique pédagogique. Chauhan évite cette réduction. Il ne transforme pas la souffrance en message. Il s’attache au contraire aux conditions de perception de cette souffrance. Qui voit quoi ? Qui se tait ? Qui choisit de ne pas savoir ? Cette question du regard, essentielle, donne à son travail une densité morale qui dépasse largement le récit de problème social.
Il y a aussi, chez lui, une maîtrise du tempo qui mérite d’être soulignée. Chauhan sait que la violence ne se manifeste pas toujours sous la forme d’un événement central. Elle s’installe par accumulation, dans des gestes minuscules, des humiliations répétées, des silences qui prolongent le mal au lieu de le contenir. Cette attention à la pression lente rapproche ponctuellement son œuvre des lisières du genre. Non parce qu’un monstre surgirait, mais parce que le monde quotidien y devient un espace d’anticipation anxieuse. Le couloir d’école, la salle de classe, le trajet du retour acquièrent une intensité presque menaçante.
Le corps adolescent est filmé avec beaucoup de justesse. Pas d’idéalisation, pas de nostalgie décorative, pas de faux naturel. Chauhan observe des corps en train d’apprendre, trop tôt, le coût de leur visibilité. Être vu, mal vu, ignoré, jugé, protégé ou abandonné, tout cela se lit dans les postures, les déplacements, l’usage de l’espace. Ce cinéma comprend qu’une adolescence n’est pas seulement un âge des possibles. C’est aussi un âge de vulnérabilité extrême aux codes du groupe. En ce sens, Chauhan atteint quelque chose de très concret et de très dur.
Son style se distingue également par une forme de retenue qui n’a rien de timide. Cette retenue est un choix éthique. Elle consiste à ne pas arracher l’émotion par la force, à laisser les scènes faire leur travail sans surlignage. Le résultat est souvent plus dévastateur. On sent que le cinéaste fait confiance à la capacité du spectateur de reconnaître la cruauté là où elle se cache le mieux, dans la routine, dans la normalité, dans le désir collectif de continuer comme si rien n’avait eu lieu. Peu d’œuvres saisissent aussi bien cette complicité ordinaire avec la violence.
Pour CaSTV, Anshul Chauhan est précieux parce qu’il rappelle qu’un catalogue de l’inquiétude doit aussi accueillir des films où l’horreur est institutionnelle avant d’être figurative. Son cinéma montre comment une communauté peut fabriquer ses propres abîmes tout en préservant ses apparences de cohésion. Ce déplacement est capital. Il permet de penser la peur hors de ses formes les plus codées, dans des récits où l’angoisse vient de la norme elle-même.
Chauhan apparaît ainsi comme un cinéaste du seuil moral. Ses films demandent moins : que va-t-il arriver ? que : combien de temps allons-nous laisser cela durer ? Cette question suffit à faire monter une tension profonde. Elle transforme la vision en responsabilité. Et c’est peut-être la marque la plus nette d’un cinéma qui compte vraiment.
