Annie St-Pierre
Avec Fermières, Annie St-Pierre filme le Québec non pas comme décor identitaire, mais comme système de rites, de gestes transmis, d'images de soi patiemment organisées. C'est un point de départ décisif, parce que son cinéma documentaire comprend que toute communauté produit sa propre théâtralité. Là où d'autres se contenteraient d'observer avec bienveillance ou ironie, elle regarde la fabrication du collectif, la manière dont une appartenance se joue dans des costumes, des répétitions, des paroles apprises, des postures très anciennes qui continuent d'agir dans le présent.
Ce regard donne à ses films une tension discrète mais profonde. Le documentaire chez St-Pierre n'est jamais simple relevé du réel. Il devient un art de l'écart. Quelque chose, dans la précision même de l'observation, commence à faire apparaître une étrangeté. Un groupe réuni autour d'une tradition peut soudain ressembler à une confrérie. Un événement banal peut prendre l'allure d'une cérémonie. À cet endroit, son travail rencontre de biais le folk horror sans jamais cesser d'être ancré dans le concret. La coutume n'est pas décorative. Elle est une force.
Il faut insister sur la douceur trompeuse de sa mise en scène. Annie St-Pierre ne brutalise pas ses sujets. Elle leur laisse de l'espace, du temps, une vraie possibilité d'exister hors des caricatures. Pourtant, cette douceur ne neutralise rien. Elle permet au contraire de mieux voir comment les corps se conforment, comment les traditions rassurent et encadrent, comment le collectif produit autant de chaleur que de pression. C'est l'une des raisons pour lesquelles son cinéma compte dans le cinéma canadien récent: il sait saisir la texture affective des communautés sans gommer la part d'inconfort que toute appartenance implique.
Son sens du cadre joue ici un rôle essentiel. Chez elle, les visages, les tissus, les salles communautaires, les objets artisanaux, les rangées de chaises, tout participe d'une géométrie sociale. Le plan n'est pas seulement informatif. Il révèle des lignes de pouvoir, des habitudes de visibilité, une discipline du groupe. Ce n'est pas un hasard si ses films restent en tête après coup. Ils montrent des gens, bien sûr, mais surtout des formes de vie. Et ces formes de vie, observées avec assez d'attention, cessent d'être transparentes.
Cette puissance d'observation place Annie St-Pierre dans une zone passionnante des années 2010 et années 2020, quand le documentaire le plus vif a recommencé à s'intéresser moins à la pure information qu'à la mise en scène sociale du réel. Ses films rappellent qu'il n'y a pas d'innocence des rituels. Tout rite produit une image du monde, distribue des rôles, fabrique des seuils entre ceux qui appartiennent et ceux qui regardent depuis l'extérieur.
Chez CaSTV, cette sensibilité trouve naturellement sa place, même lorsqu'elle ne relève pas frontalement de l'horreur. Le genre, après tout, s'est toujours nourri de cérémonies, d'espaces clos, de traditions trop bien huilées. Annie St-Pierre ne transforme pas ses sujets en monstres, et c'est précisément ce qui rend son travail fort. Elle montre comment la normalité collective contient déjà une part d'étrangeté, comment le lien social peut devenir chorégraphie, puis presque sortilège.
Son cinéma mérite donc d'être vu pour cette intelligence rare du rituel vécu. Il regarde le monde communautaire avec assez de respect pour ne pas le réduire, et assez de lucidité pour en faire apparaître les coutures. Entre tendresse, précision et léger vertige anthropologique, Annie St-Pierre compose une œuvre où la vie ordinaire finit toujours par révéler son envers cérémoniel.
