Ann Marie Fleming
Window Horses suffit à montrer ce qui distingue Ann Marie Fleming : une manière de faire dialoguer l'intime, la migration, l'imaginaire et la forme sans réduire aucune de ces dimensions à une fonction illustrative. Son cinéma avance par circulation entre arts, entre langues, entre mémoires. Ce n'est pas un cinéma de l'identité comme étiquette, mais de l'identité comme montage instable, plein de zones obscures, de tendresse et d'invention.
Fleming travaille au Canada, et cette localisation compte parce qu'elle inscrit son oeuvre dans un espace souvent traversé par la pluralité culturelle mais trop prompt à la convertir en récit lisse de coexistence. Elle résiste à ce lissage. Ses films comprennent que les héritages sont parfois fragmentaires, embarrassés, contradictoires. Ils ne proposent pas l'origine comme refuge, mais comme scène d'interrogation. D'où cette attention aux archives, aux voix, aux lettres, aux dessins, aux objets qui gardent la trace de liens partiellement perdus.
La question de la forme est centrale. Fleming aime l'animation, le collage, l'hybridité des registres. Mais elle ne les emploie pas pour enjoliver un propos. Elle sait que certaines histoires exigent une image qui accepte ses propres lacunes. Quand la mémoire familiale est incomplète, quand le déplacement a cassé les transmissions, la représentation directe mentirait. L'invention visuelle devient alors une manière honnête de travailler l'absence.
On pourrait rattacher son oeuvre au Genre animation autant qu'au documentaire ou au drame, mais l'important est ailleurs. Fleming pense le cinéma comme espace de traduction inachevée. Entre générations, entre cultures, entre supports, quelque chose se perd toujours, et c'est dans cet écart que ses films trouvent leur émotion. Ils ne promettent pas la totalité retrouvée. Ils apprennent à habiter le manque.
Cette sensibilité prend une valeur particulière dans les Années 2010 et au-delà, à un moment où beaucoup de récits sur l'appartenance culturelle cherchent une lisibilité immédiate, presque pédagogique. Fleming refuse cette tentation. Elle préfère l'ambivalence, la douceur mélancolique, la possibilité qu'une rencontre avec ses propres origines soit aussi une expérience de décentrement. C'est une posture plus rare qu'il n'y paraît.
Il faut aussi parler de l'humour dans son travail. Un humour discret, jamais agressif, mais décisif. Il permet d'éviter la muséification des héritages. Les personnages peuvent être maladroits, naïfs, nerveux, parfois drôles malgré eux. Cette part de légèreté sauve le cinéma de Fleming d'une gravité trop programmée. Elle donne à ses films une respiration, une disponibilité à l'accident relationnel.
Ann Marie Fleming compte parce qu'elle prouve qu'un cinéma profondément personnel n'a pas besoin de se refermer sur lui-même. Plus elle avance vers les détails d'une vie, d'une famille, d'une mémoire diasporique, plus elle touche à des formes partagées d'incertitude. Son oeuvre rappelle que l'appartenance n'est jamais un bloc tranquille. C'est un mouvement de recherche, parfois lumineux, parfois douloureux, toujours inachevé. Fleming filme précisément cette inachèvement, et c'est ce qui rend ses films si délicatement persistants.
Filmographie
