Alice Englert
Avec Bad Behaviour, Alice Englert signe moins une satire du bien-être qu'un film sur les formes civilisées de la cruauté, celles qui se dissimulent derrière le langage thérapeutique, l'ironie sociale et les promesses d'apaisement. Il y a là quelque chose de très contemporain, presque vénéneux, qui la distingue immédiatement. Englert ne filme pas des monstres évidents. Elle filme des personnes qui se racontent très bien, qui connaissent le vocabulaire de la réparation, et qui l'emploient parfois comme un écran. Son cinéma commence à cet endroit précis : là où la sensibilité se mêle à la manipulation.
Ce qui frappe chez elle, c'est l'intelligence du ton. Beaucoup de premiers longs métrages hésitent entre la comédie sèche, la confession générationnelle et l'inquiétude psychologique. Englert, elle, comprend que ces registres peuvent coexister dans une même scène sans s'annuler. Le rire, chez elle, n'est jamais une sortie de secours. Il accentue plutôt le malaise. Une réplique drôle arrive, puis laisse derrière elle un dépôt amer. Cette capacité à faire jouer ensemble le désarroi affectif et l'observation sociale l'inscrit dans une veine du cinéma anglophone des années 2020 qui préfère l'instabilité morale aux identités psychologiques bien verrouillées.
Son rapport au corps est tout aussi révélateur. Englert s'intéresse aux attitudes, aux tensions de posture, aux façons de s'asseoir, d'attendre, d'occuper l'espace quand on veut paraître disponible tout en restant fermé. C'est un cinéma des micro-déplacements, des gestes qui trahissent avant les mots. Même lorsqu'elle s'approche du thriller psychologique ou d'une coloration plus franchement dramatique, elle refuse la démonstration expressive. Ce refus lui permet d'atteindre quelque chose de plus fin : une violence affective qui circule à bas bruit, presque poliment.
Il faut aussi parler de la filiation qu'elle accepte et qu'elle déjoue. Fille d'acteurs, comédienne elle-même, Englert aurait pu s'installer dans un cinéma de performance, fondé avant tout sur l'exposition des affects. Or elle semble davantage attirée par la dissonance entre ce qui se joue et ce qui s'énonce. Ses personnages ne livrent pas leur intériorité, ils l'enrobent, la retardent, la maquillent. D'où cette impression très forte que les scènes les plus importantes ont lieu un demi-ton en dessous du dialogue. Son travail de mise en scène consiste alors à préserver ce demi-ton, à ne pas l'écraser sous une thèse.
Dans Bad Behaviour, ce principe devient particulièrement clair par la circulation entre les générations, les positions de pouvoir et les régimes de parole. Englert observe les rapports mère-fille, les figures de guide spirituel, les communautés temporaires avec une méfiance méthodique. Non pas une méfiance cynique, mais une lucidité sur la facilité avec laquelle l'intimité peut devenir un théâtre. C'est là qu'apparaît la dimension la plus sombre de son cinéma. Même quand rien n'appartient au fantastique au sens strict, une menace diffuse s'installe : celle d'être enfermé dans le récit que les autres produisent sur vous.
Cette conscience des récits imposés rapproche Alice Englert de certaines œuvres passées par Sundance ou Cannes, où l'écriture des rapports humains compte autant que l'intrigue. Mais elle y apporte une qualité plus trouble, plus oblique. Elle n'a pas besoin d'appuyer la noirceur. Elle la laisse émerger de situations à première vue reconnaissables : retraites de développement personnel, conversations familiales, moments d'écoute supposée. C'est précisément parce que tout semble ordinaire que le poison agit.
Ce que son cinéma promet pour l'avenir est considérable. Englert possède déjà ce que beaucoup mettent des années à trouver : une voix qui n'est ni programmatique ni décorative, mais structurellement ambivalente. Elle sait que les êtres se défendent avec de belles phrases, que l'affection peut prendre la forme d'un contrôle, et que la vérité émotionnelle arrive rarement en ligne droite. Cette connaissance des faux apaisements est une excellente base pour un cinéma capable de flirter avec l'horreur sans jamais perdre sa précision humaine.
