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Aleix Pitarch

Aleix Pitarch se distingue par une manière très nette de travailler le malaise comme phénomène d’espace avant d’en faire un événement de récit. Ses films donnent le sentiment que l’inquiétude précède l’intrigue, qu’elle est déjà logée dans l’air des pièces, dans la distance entre les corps, dans la difficulté des personnages à habiter pleinement leur propre situation. Ce choix est important. Il ancre son rapport au genre dans une logique de pression lente plutôt que dans la simple administration d’effets.

Pitarch paraît particulièrement sensible à la façon dont un monde ordinaire peut devenir impropre sans changer radicalement de visage. Un lieu reste le même, mais il cesse d’être fiable. Une relation garde sa forme, mais se vide de sa sécurité. Un geste quotidien devient une défense. Cette transformation graduelle constitue l’un des ressorts les plus féconds de l’horreur contemporaine, et Pitarch la manie avec une vraie rigueur. Il ne cherche pas à inventer l’étrangeté à partir de rien. Il révèle celle qui sommeillait déjà dans les structures les plus communes.

Cette révélation passe par une mise en scène sobre. Les cadres ne sont pas surchargés. Les signes ne sont pas soulignés avec insistance. Le film demande au spectateur de rester attentif à ce qui se déplace légèrement, à ce qui revient, à ce qui ne fonctionne plus tout à fait comme prévu. En cela, Pitarch se situe à distance d’un grand nombre de productions de genre qui prennent l’excès pour synonyme d’intensité. Chez lui, l’intensité vient du calibrage. Un plan dure assez longtemps pour que le doute s’installe. Un silence tombe au moment exact où la scène cesse d’être neutre.

Le traitement des personnages participe du même refus de la facilité. Pitarch ne les enferme pas dans des fonctions claires ou des typologies immédiatement lisibles. Il leur laisse des contradictions, des angles morts, parfois une résistance à leur propre expérience. Cette part d’opacité renforce la vérité des films. L’angoisse n’est pas vécue par des silhouettes au service d’un dispositif. Elle traverse des individus qui essaient encore de tenir un rapport cohérent au monde alors que ce rapport se défait.

Dans les années 2020, cette manière de faire possède une vraie valeur. Une partie du cinéma contemporain se contente de recycler des formats d’efficacité ou d’orner le trouble d’une aura prétendument prestigieuse. Pitarch emprunte une ligne plus difficile. Il ne renonce ni à la scène ni au sens, ni à la sensation ni à la réserve. Ses films restent ouverts sans être flous, tendus sans être tapageurs. Cette tenue rare leur permet de durer dans la mémoire au-delà de leur économie immédiate.

On peut aussi lire son cinéma comme une réflexion sur la perte d’évidence. Le fantastique, chez lui, ne détruit pas brutalement le réel. Il retire peu à peu sa solidité. Les personnages continuent de marcher dans un monde reconnaissable, mais ce monde ne leur répond plus correctement. Cette expérience est profondément moderne. Elle rejoint un sentiment diffus des existences contemporaines, cette impression que les cadres ordinaires tiennent encore debout tout en ayant cessé d’offrir un véritable appui.

Pour CaSTV, Aleix Pitarch représente donc une ligne particulièrement estimable du cinéma de l’inquiétude : un art du presque rien qui bascule, de l’espace qui pèse, du quotidien qui se dérègle avec une précision de scalpel. Il rappelle que la peur n’a pas besoin de crier pour être grave. Il suffit qu’elle touche le point où la réalité devient à peine inhabitable.

Ses films travaillent exactement ce point. Ils observent le monde non au moment de son explosion, mais au moment plus subtil et plus cruel où il commence à manquer à ses propres promesses. C’est là que Pitarch trouve sa force, et c’est là que le genre retrouve l’une de ses vérités les plus fines.

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