https://cabaneasang.tv/fr/director/alain-ughetto/
Alain Ughetto - director portrait

Alain Ughetto

Avec Interdit aux chiens et aux Italiens, Alain Ughetto signe moins un film de mémoire qu'un geste de réanimation matérielle. Ses marionnettes, ses décors miniatures, ses mains qui interviennent parfois dans l'image rappellent que l'histoire familiale n'est jamais un bloc intact. Elle se reconstruit, se manipule, se transmet par fragments, avec amour et avec perte. Ce rapport artisanal au passé distingue Ughetto de bien des cinéastes de l'intime. Là où d'autres illustrent le souvenir, lui lui rend son poids de fabrication. On voit presque les efforts nécessaires pour que les morts, les exilés, les disparus reprennent forme.

Le cinéma d'Ughetto est donc d'abord un cinéma de la matière. Bois, carton, tissu, poussière, visages modelés : tout y existe avec une intensité tactile qui interdit l'abstraction patrimoniale. C'est essentiel, parce que ses films parlent souvent de migration, de transmission, de pauvreté, autrement dit de réalités trop souvent recouvertes par un discours de commémoration lisse. Chez lui, rien n'est lisse. L'objet garde une rugosité, une fragilité, une part d'enfance bricolée qui rend la mémoire plus proche, mais aussi plus incertaine.

Cette méthode le place naturellement du côté de l'animation, mais d'une animation qui ne cherche jamais à faire oublier la main. Ughetto ne vise pas l'illusion parfaite. Il préfère la présence du geste, le léger décalage entre le monde et sa reconstitution. C'est précisément là que naît l'émotion. Le spectateur sent que chaque figure a été tirée du silence par un travail patient, et que ce travail lui même fait partie du sens. Se souvenir, chez Ughetto, ce n'est pas récupérer un passé intact. C'est consentir à sa reconstruction partielle.

Dans le contexte franco italien qui irrigue son œuvre, notamment du côté de l'Italie et de la France, cette attention à la migration est décisive. Ughetto ne filme pas seulement le déplacement géographique. Il filme les effets durables du départ sur les corps, les voix, les habitudes, les noms mêmes. L'exil n'est pas un événement ponctuel, c'est une condition qui se transmet, parfois sous forme de récits, parfois sous forme de silences. En cela, son cinéma touche à quelque chose de très profond : la manière dont une famille devient une archive instable.

Il ne faut pas croire pour autant que son travail relève seulement de la douceur mémorielle. Il contient aussi une violence historique très nette. La pauvreté, le labeur, l'hostilité sociale, les formes ordinaires du mépris sont présentes, et leur présence évite au film de se convertir en nostalgie réconciliée. Ughetto sait que la mémoire populaire n'est pas un refuge décoratif. Elle est traversée par la faim, par l'arrachement, par des hiérarchies brutales. C'est ce qui donne à ses œuvres leur tension secrète, y compris lorsqu'elles paraissent les plus accessibles.

Dans les années 2020, alors que le cinéma autobiographique et familial connaît un regain de prestige, Ughetto se distingue par son refus du simple dévoilement de soi. Son film ne repose pas sur la valeur supposée intrinsèque de son histoire personnelle. Il repose sur une invention de forme qui permet à cette histoire de devenir partageable sans perdre sa singularité. C'est une grande différence. Le je n'y écrase pas le monde. Il sert de point d'accès à une mémoire collective de la migration et du travail.

Pour CaSTV, Alain Ughetto importe parce qu'il rappelle qu'une œuvre peut être hantée sans recourir à l'horreur frontale. Ses films sont peuplés de revenants au sens le plus concret : des ancêtres rappelés à la surface par des objets, des voix, des gestes de fabrication. Cette hantise est douce, mais elle n'a rien d'anodin. Elle dit que le passé ne disparaît jamais tout à fait, qu'il survit dans les matières les plus modestes. C'est peut être là l'une des grandes puissances de son cinéma : faire de l'atelier une chambre d'échos, et de l'animation un art de convoquer les absents sans les trahir.

Suggérer une modification