Abe Forsythe
Avec Little Monsters, Abe Forsythe a trouvé une manière très australienne de relancer la comédie zombie: non pas en multipliant les clins d'œil, mais en prenant au sérieux la coexistence du grotesque, de l'épuisement adulte et d'une certaine faillite du monde social. Le film semble d'abord n'être qu'un exercice de ton. En réalité, il révèle un cinéaste attentif à la manière dont les dispositifs populaires permettent de faire remonter des formes de malaise collectif. Forsythe aime les cadres ludiques, les situations absurdes, les personnages imparfaits, mais il les utilise pour sonder quelque chose de plus rugueux.
Son cinéma a toujours gardé un rapport très franc au récit. Il ne cherche pas l'élégance distante. Il veut que les scènes avancent, que les personnages se heurtent, que l'énergie circule. Cette franchise pourrait le faire sous-estimer par une cinéphilie trop soucieuse de distinction, alors qu'elle constitue justement sa force. Abe Forsythe comprend le plaisir des formes populaires, et il sait qu'un bon film de comédie ou de horreur ne vaut que s'il possède aussi une lecture claire des comportements. Ses personnages ne sont pas de simples fonctions. Ils condensent des échecs, des poses, des fatigues bien observées.
Dans Little Monsters, l'école, les enfants, l'excursion et la catastrophe zombie produisent une machine de contraste particulièrement efficace. Forsythe fait se rencontrer innocence performée, responsabilité adulte défaillante et violence spectaculaire. De cette collision naît un rire qui n'est jamais totalement propre. On sent toujours le monde extérieur faire pression: masculinités minables, narcissisme, incompétence, économie de l'image. Le film appartient de plein droit aux Années 2010, époque où la comédie horrifique retrouve une vigueur critique en regardant le désastre social à travers des figures dégradées.
Forsythe est également un cinéaste du rythme. Ses films savent quand accélérer, quand laisser un personnage s'enfoncer dans son ridicule, quand interrompre une scène par une poussée de chaos. Cette maîtrise du tempo explique pourquoi son mélange des registres fonctionne si bien. La comédie ne neutralise pas la violence, elle en prépare souvent l'impact. Inversement, l'horreur n'écrase pas le personnage, elle révèle ce qu'il avait de plus pauvre ou de plus inattendu. C'est une mécanique délicate, et Forsythe la tient avec un vrai sens du dosage.
Dans le contexte de Australie, son travail rejoint une tradition de cinéma volontiers brutal, ironique et sceptique à l'égard des postures viriles. Il y a chez lui une manière de filmer la masculinité comme théâtre fatigant, comme suite de réflexes inadéquats qui se fracassent contre le réel. Cette lucidité donne à ses films une tension morale plus riche que le simple divertissement. Les monstres importent, bien sûr, mais les adultes ratés importent souvent davantage.
Pour CaSTV, Abe Forsythe représente une branche essentielle du genre contemporain: celle qui sait que l'horreur populaire demeure un excellent révélateur des pathologies ordinaires. Le zombie, chez lui, n'est pas seulement une figure de chaos. Il sert à tester ce que valent encore les rôles sociaux, l'autorité, la protection, le soin. Quand le vernis saute, qui reste capable d'agir autrement que par réflexe?
La réponse n'est jamais entièrement optimiste, et c'est tant mieux. Forsythe ne distribue pas des leçons de morale. Il observe comment les gens improvisent sous pression, comment les postures s'effondrent, comment un peu de courage ou de compétence peut surgir là où on ne l'attendait pas. Cette confiance dans les ressources du récit populaire, alliée à une vraie acidité de regard, fait de lui un cinéaste beaucoup plus intéressant que ne le laissent croire les catégories faciles.
