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Abdellatif Kechiche - director portrait

Abdellatif Kechiche

On peut difficilement aborder Abdellatif Kechiche sans passer par L'Esquive, film français où des adolescent·es répètent Marivaux dans une cité et où la parole devient à la fois terrain de jeu, arme sociale et promesse d'émancipation. Cette scène primitive dit presque tout : Kechiche filme les corps parlant, les corps entravés par ce qu'ils n'arrivent pas à formuler, les groupes traversés de désir, de domination, de vitesse verbale. Son cinéma ne se contente pas d'observer le réel social. Il veut en enregistrer la pression physique.

Venu d'un espace franco maghrébin qui travaille toute son œuvre, il s'est imposé dans le cinéma de France avec une intensité immédiatement reconnaissable. Très vite, Kechiche a montré qu'il se tenait à distance du naturalisme sage comme du prestige littéraire figé. Ses films avancent par débordement : débordement des scènes, des voix, des affects, des temps morts eux mêmes. On a souvent réduit cette méthode à une esthétique de l'excès. C'est vrai en partie. Mais cet excès correspond d'abord à une conviction de mise en scène : les rapports sociaux ne sont pas propres, les désirs non plus.

La Graine et le Mulet illustre cette amplitude. Le film pourrait se résumer comme chronique familiale, portrait de classe, tableau d'immigration, étude d'un projet économique fragile. Il est tout cela, mais surtout davantage. Kechiche sait faire d'une table, d'une cuisine, d'une danse, d'un repas qui tarde une scène totale où s'agrègent l'amour, la fatigue, l'humiliation, l'énergie, la tactique, le fantasme de reconnaissance. Peu de cinéastes contemporains savent donner autant de poids dramatique à la durée d'un échange. Chez lui, une conversation n'est jamais simplement informative. Elle est la scène même du pouvoir.

Cette centralité du corps explique aussi la puissance et les polémiques de La Vie d'Adèle. Le film a été lu à travers ses controverses de tournage et sa représentation du désir, parfois au détriment de ce qu'il met en jeu cinématographiquement. Kechiche filme l'appétit de vivre avec une intensité qui cherche constamment la limite entre présence et captation, vitalité et emprise. C'est un cinéma qui expose, parfois jusqu'à l'inconfort. On peut y voir une force, une impasse, souvent les deux ensemble. Mais on ne peut pas nier que cette œuvre met à nu une question essentielle : que veut dire filmer quelqu'un d'aussi près, aussi longtemps, au nom d'une vérité émotionnelle ?

Il faut aussi parler de son rapport à la langue. Kechiche appartient à ces cinéastes pour qui la parole n'est pas un texte à réciter proprement, mais une matière heurtée, interrompue, redistribuée dans l'espace social. Les accents, les vitesses, les ratés, les répétitions, les changements de registre comptent autant que le sens strict des phrases. C'est pourquoi son cinéma est si vivant quand il fonctionne pleinement. Il donne à entendre une France multiple, conflictuelle, mobile, loin des abstractions républicaines ou des caricatures médiatiques.

Dans les années 2000 puis les années 2010, Kechiche a occupé une place centrale dans les grands festivals, à la fois célébré et discuté. Cette position est logique. Son cinéma ne laisse pas tranquille. Il produit de l'adhésion, du rejet, des débats parfois féroces sur l'éthique de mise en scène. Or ces débats font partie de son œuvre autant qu'ils l'entourent. Ils obligent à penser ensemble forme, pouvoir, représentation, direction d'acteurs.

Ses meilleurs films tiennent parce qu'ils ne réduisent jamais la question sociale à un schéma didactique. Ils savent que la domination se joue dans la conversation, la séduction, la faim, la fête, la fatigue, l'espoir d'une ascension, la peur du ridicule. Cette intelligence concrète le distingue de bien des cinémas engagés trop soucieux d'illustrer leur propos. Kechiche, lui, plonge dedans. Il en ramène des scènes d'une intensité peu commune.

Regarder Abdellatif Kechiche, c'est se confronter à une œuvre majeure et conflictuelle, traversée de beauté, d'obstination et de zones troubles. Elle rappelle qu'un film peut être à la fois profondément incarné et profondément contestable, et que cette tension même fait partie de ce que le cinéma a de plus difficile à penser, donc de plus nécessaire.

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