Abdellah Taïa
Avec L'Armée du salut, Abdellah Taïa a posé une forme de cinéma où l'intime et le politique cessent d'être séparables. Ce point d'entrée est essentiel, y compris pour une base consacrée aux zones sombres du visible. Taïa n'est pas un réalisateur d'horreur au sens strict, mais il filme l'exposition du corps, le secret, la honte sociale, la violence des normes et la mémoire du désir avec une intensité qui touche parfois au cauchemar social. Son cinéma connaît la peur de l'intérieur.
Ce qui le distingue immédiatement, c'est la frontalité calme. Taïa ne cherche ni la protection de l'euphémisme ni l'effet de scandale comme valeur en soi. Il avance avec une netteté presque désarmante, laissant les rapports de domination apparaître dans leur banalité quotidienne. Cette banalité est précisément ce qui fait mal. L'oppression ne vient pas toujours d'un événement spectaculaire. Elle s'installe dans les cadres familiaux, les hiérarchies de classe, les normes de genre, les regards qui assignent une place avant même que la parole commence.
Dans cette perspective, la relation au genre n'est pas extérieure. Taïa travaille un monde où le danger circule dans l'ordinaire, où le désir peut devenir zone d'exposition maximale, où l'espace domestique ou social porte déjà une menace. Cette compréhension du malaise fait de son oeuvre un voisin nécessaire des cinémas de l'inquiétude. Il ne lui manque pas des monstres. Il n'en a pas besoin. Le monstre, ici, est souvent le dispositif collectif qui transforme une vie en cible ou en silence.
La place du Maroc est évidemment déterminante. Taïa filme depuis une histoire, une langue, des fractures précises, sans jamais réduire ce cadre à une explication ethnographique. Le pays est là comme expérience sensible, comme réseau de rapports entre tendresse, violence, désir de fuite et appartenance impossible à abandonner. Cette densité empêche l'oeuvre de devenir pure démonstration. Même les scènes les plus dures gardent une vibration affective complexe.
On peut situer ses films dans le grand mouvement des années 2010 et des années 2020 où plusieurs cinéastes ont repris l'autobiographie pour en faire autre chose qu'un récit de soi. Chez Taïa, l'expérience personnelle devient point de condensation de forces collectives. La mise en scène reste simple en apparence, mais cette simplicité est travaillée. Elle laisse circuler le non-dit, les contradictions, la douceur blessée de certains moments.
Le corps joue un rôle central. Corps désiré, surveillé, humilié, protégé parfois par des gestes minuscules. Taïa comprend que filmer un corps, c'est aussi filmer le régime de lisibilité auquel il est soumis. Qui peut regarder, qui doit se cacher, qui a le droit d'occuper l'espace. Cette conscience politique n'écrase jamais la sensualité de son cinéma. Au contraire, elle lui donne son poids exact.
Dans le paysage CaSTV, Abdellah Taïa représente une frontière utile et féconde. Il rappelle que la peur n'appartient pas exclusivement au fantastique codé. Elle peut être sociale, intime, sexuelle, inscrite dans des structures ordinaires qui font de la vie quotidienne un terrain miné. Son oeuvre n'utilise pas les conventions du genre pour fabriquer du trouble. Elle révèle que le trouble préexiste déjà, dans la distribution des corps et des voix. C'est en cela qu'elle compte, avec une gravité tranquille qui ne cherche jamais à se protéger derrière des effets.
