Zacharias Kunuk
Atanarjuat: The Fast Runner n'est pas seulement un jalon historique parce qu'il s'agit du premier long métrage de fiction entièrement en inuktitut. C'est un choc de mise en scène qui recompose ce que peut être l'épopée au cinéma lorsque celle ci se pense depuis une cosmologie, une langue et une communauté longtemps marginalisées par le regard colonial. Zacharias Kunuk ne filme pas le Nord comme un décor sublime destiné à confirmer les fantasmes du Sud. Dans le cinéma canadien, et plus précisément inuit, il a déplacé le centre de gravité du récit.
Ce déplacement est d'abord une question de souveraineté narrative. Kunuk ne demande pas à l'institution dominante la permission de raconter autrement. Il pose un monde déjà plein, avec ses codes, ses tensions, ses transmissions et ses régimes de croyance. Le spectateur venu d'ailleurs doit accepter de ne pas être la mesure de tout. C'est cette générosité sans pédagogie appuyée qui rend Atanarjuat: The Fast Runner si puissant. Le film accueille, mais il n'aplatit jamais son propre horizon culturel pour devenir plus facilement consommable. Les années 2000 ont rarement produit une proposition aussi décisive.
Le rapport au paysage est central. Kunuk filme la neige, la glace, le vent et l'étendue non pour fabriquer de la majesté abstraite, mais pour montrer une forme d'inscription collective dans le territoire. Les corps ne s'opposent pas à l'environnement. Ils vivent avec lui, contre lui parfois, à travers un savoir pratique et symbolique qui structure toute la dramaturgie. Cette relation au lieu donne à son cinéma une force profondément anti exotique. Le Nord n'est pas l'image de l'extrême. Il est un monde habité, traversé d'affects, de conflits et de mémoire.
Cette mémoire passe par le récit oral, par les structures communautaires, par des gestes qui relient la fiction contemporaine à des formes anciennes de transmission. Kunuk comprend que filmer une culture ne consiste pas à la figer. Il faut au contraire restituer sa mobilité, sa vitalité, sa capacité à produire du récit dans le présent. Voilà pourquoi son œuvre est si importante politiquement. Elle ne se contente pas de représenter des Inuit à l'écran. Elle remet en jeu les conditions mêmes de la représentation, en redistribuant l'autorité du point de vue.
Pour un regard sensible aux zones du folk horror ou à la puissance mythique du territoire, le travail de Kunuk est particulièrement stimulant, même lorsqu'il ne vise pas l'horreur au sens strict. Il y a chez lui la conscience que la communauté, la coutume, la croyance et l'environnement composent une totalité plus dense que l'individu isolé. Mais contrairement à tant de récits occidentaux, cette densité n'est pas d'abord menaçante. Elle est la condition d'une intelligibilité du monde. Le trouble vient de la rupture, de la jalousie, de la violence qui désaccorde l'ordre commun.
La reconnaissance internationale, de Cannes à d'autres scènes majeures, a été essentielle pour faire circuler l'œuvre de Zacharias Kunuk. Pourtant, la vraie mesure de son importance ne tient pas au prestige. Elle tient à la façon dont il a rendu visible un autre contrat entre cinéma, langue et territoire. Son travail rappelle qu'une caméra peut servir non à extraire des images d'une culture, mais à lui permettre de se regarder elle même avec ampleur. C'est plus rare qu'un succès festivalier. C'est une véritable réorientation de l'histoire du cinéma.
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