Vittorio Caratozzolo
Vittorio Caratozzolo s'inscrit dans une tradition Italie où le cinéma de forme n'a jamais été très loin du cinéma d'obsession. Même lorsque ses films paraissent partir d'un motif simple, d'une situation condensée ou d'un geste de mise en scène presque sec, ils avancent vers une zone de densité sensorielle où l'espace, le temps et le comportement cessent d'obéir à une logique parfaitement transparente. Caratozzolo travaille cette dérive avec méthode. Il ne cherche pas le brouillard pour lui-même. Il cherche le point précis où un monde reconnaissable commence à se décaler.
Cette précision est importante, parce qu'elle évite deux impasses fréquentes : la pure abstraction d'un côté, le récit sursignifié de l'autre. Caratozzolo paraît préférer un troisième chemin, plus instable. Il donne assez de prises au spectateur pour que le film reste habitable, puis il en retire juste assez pour que cette habitabilité devienne incertaine. L'effet est souvent très fort. La peur, ou du moins l'inquiétude, n'arrive pas comme une ponctuation spectaculaire. Elle se diffuse. Elle passe par le rythme, par la durée d'un plan, par un rapport inhabituel entre le personnage et le lieu.
Dans cette logique, son travail entretient une affinité naturelle avec l'Horreur entendue au sens large. Non pas forcément le genre codifié, mais une sensibilité à la contamination du quotidien, à la persistance de forces que le récit ne réduit jamais entièrement. Caratozzolo semble faire confiance à cette part d'indécidable. Il sait qu'un film peut être plus troublant lorsqu'il conserve une opacité active, lorsqu'il oblige le spectateur à sentir avant de conclure. C'est une qualité devenue rare dans un paysage où l'explication est souvent confondue avec la maîtrise.
On pourrait le situer dans la continuité d'un certain cinéma européen des Années 2010 et des Années 2020 qui travaille les états d'âme comme des phénomènes physiques. Chez Caratozzolo, les émotions ne sont pas seulement dites ou jouées. Elles modifient l'épaisseur du monde filmé. Un couloir paraît plus étroit, une lumière plus acide, une attente plus lourde. Le décor n'accompagne pas l'affect. Il en devient le relais. Cette circulation entre psychologie et matérialité donne à ses films une tenue très singulière.
Il faut également saluer son rapport à l'économie narrative. Là où d'autres multiplieraient les sous-intrigues ou les signaux pour garantir l'attention, Caratozzolo semble préférer le resserrement. Quelques situations, quelques présences, quelques lignes de force suffisent. Cette sobriété n'est pas une privation. C'est une manière de rendre chaque déplacement plus net, chaque variation plus sensible. On sent une confiance réelle dans la capacité du cinéma à produire du sens par l'agencement, et non seulement par accumulation.
Ce type de travail mérite particulièrement sa place dans un catalogue comme CaSTV, justement parce qu'il résiste aux classements paresseux. Caratozzolo n'est pas intéressant parce qu'il cocherait des motifs de genre reconnaissables. Il l'est parce qu'il sait retrouver, dans une forme resserrée, ce que le cinéma d'inquiétude a de plus durable : l'art de faire sentir qu'un lieu en sait plus que ceux qui l'occupent, qu'une situation apparemment simple contient une faille, qu'un personnage peut être déjà pris dans une logique qui le dépasse.
Regarder Vittorio Caratozzolo, c'est donc accepter un cinéma du glissement et de la persistance. Rien n'y est forcé, mais rien n'y est paisible non plus. L'image semble toujours retenir un reste, un dépôt, une vibration qui empêche la clôture. Cette rétention fait sa force. Elle transforme la moindre scène en terrain de doute, et ce doute, une fois installé, continue souvent bien après la fin du film.
