Tom Shadyac
On entre chez Tom Shadyac par The Nutty Professor ou Liar Liar, c'est-à-dire par une comédie américaine des années 1990 assez sûre d'elle-même pour assumer le gag physique, la performance outrée et la morale populaire sans chercher à se protéger par le cynisme. Shadyac appartient à une tradition de studio que l'on sous-estime souvent parce qu'elle travaille dans l'évidence du succès. Or il faut du savoir-faire pour donner à des véhicules comiques aussi massifs une vraie propulsion de mise en scène.
Ce savoir-faire se reconnaît d'abord dans son rapport au rythme. Shadyac comprend comment organiser la montée d'un gag, comment ménager un espace à l'acteur vedette tout en maintenant la cohésion du film, comment faire varier les échelles entre comédie corporelle, sentimentalité et fable morale. Ses films avancent avec une franchise presque pédagogique, mais cette franchise n'exclut pas l'habileté. Elle la rend simplement moins visible. Dans le meilleur du cinéma populaire, la fluidité est souvent la forme la plus exigeante.
Inscrit dans le paysage américain, Shadyac travaille au moment où la comédie mainstream pouvait encore être très large sans cesser d'être narrative. Le grotesque y côtoie la leçon de vie, l'absurde cohabite avec une certaine chaleur. Ce mélange peut irriter les amateurs de distance ironique, mais il dit quelque chose d'important sur l'époque. Shadyac fait des films qui croient encore qu'une structure de conte moral peut passer par le chaos comique le plus tapageur. Cette croyance est moins naïve qu'elle n'en a l'air.
Il faut aussi noter sa gestion de l'excès performatif. Qu'il travaille avec Jim Carrey, Eddie Murphy ou d'autres présences très expansives, Shadyac ne se contente pas de poser une caméra devant un numéro. Il construit des cadres propices à l'explosion, puis les rattrape au bon moment pour que le film ne se réduise pas à une suite de sketches. Cela suppose une vraie maîtrise de la modulation. Le spectateur doit recevoir la démesure, mais aussi sentir qu'elle appartient à une trajectoire dramatique.
Dans un catalogue tourné vers l'étrange, il n'est pas absurde de croiser Shadyac. Une partie de son cinéma touche au fantastique populaire, à la fable surnaturelle, à l'idée que le réel peut être reconfiguré par une malédiction comique, une transformation corporelle, une règle morale soudain matérialisée. Ce n'est pas l'inquiétude noire de l'horreur, mais c'est bien une perturbation du monde ordinaire. Le sujet de beaucoup de ses films est simple : que se passe-t-il quand une vérité cachée cesse de pouvoir se dissimuler ?
Au fil des années 2000, cette veine a pu paraître moins centrale, en partie parce que la comédie de studio elle-même a changé de ton. Pourtant, revoir Shadyac permet de mesurer ce que cette forme savait faire : fabriquer un espace collectif du rire tout en gardant une lisibilité émotionnelle très nette. Il y a là une générosité de construction qui manque souvent aux comédies plus désinvoltes.
Tom Shadyac n'est peut-être pas un auteur canonisé, mais il reste un metteur en scène important du grand âge de la comédie hollywoodienne accessible. Ses films savent que le ridicule du corps, l'embarras social et la petite panique morale peuvent produire un cinéma intensément populaire. Ce n'est pas peu. C'est même, dans son meilleur régime, une forme de précision industrielle qui mérite d'être reconnue comme telle.
