https://cabaneasang.tv/fr/director/thanut-rujitanont/

Thanut Rujitanont

Les deux crédits de Thanut Rujitanont invitent à penser une horreur de croyance vive, traversée par les fantômes domestiques, les dettes familiales et les rites qui survivent à la modernité. Son nom inscrit d'emblée le film de peur dans un horizon d'Asie du Sud-Est, où le surnaturel n'a pas toujours besoin d'être présenté comme rupture. Il peut faire partie du monde, de ses précautions, de ses récits d'enfance, de ses manières de cohabiter avec les morts.

Cette perspective change profondément la dynamique de l'horreur. Dans certaines traditions occidentales, l'apparition vient troubler un réel supposé stable. Dans beaucoup de récits asiatiques, le réel est déjà poreux. Les vivants savent, même lorsqu'ils prétendent le contraire, que les morts ne sont pas simplement absents. La peur ne naît donc pas de la découverte du surnaturel, mais de la mauvaise gestion d'une relation avec lui. On a oublié un geste, méprisé une règle, rompu un équilibre.

Rujitanont semble occuper cette zone où le folk horror rejoint la vie familiale. Le rite n'est pas un décor spectaculaire, mais une obligation pratique. Il peut tenir à une offrande, un interdit alimentaire, une pièce qu'on évite, un nom qu'on ne prononce pas. Ce qui effraie, c'est que ces gestes ont l'air ordinaires pour ceux qui les connaissent. Le personnage étranger à la règle n'est pas forcément un touriste; il peut être un enfant moderne, un héritier distrait, quelqu'un qui croyait pouvoir vivre sans la mémoire de sa maison.

Cette horreur fonctionne particulièrement bien lorsqu'elle refuse l'exotisme. Le spectateur n'a pas besoin qu'on lui explique chaque croyance comme un objet de musée. Il doit plutôt sentir que le monde possède ses lois, et que son ignorance ne le protégera pas. Le cinéma devient alors une expérience d'humilité. Nous entrons dans un système symbolique déjà en place. Le film n'est pas obligé de tout traduire.

Les années 2020 ont renforcé l'intérêt international pour ces imaginaires, mais cette visibilité comporte un risque: réduire des traditions complexes à une collection de fantômes reconnaissables. Rujitanont mérite d'être regardé autrement, comme un cinéaste de la relation. Relation aux morts, aux parents, aux maisons, aux objets, aux gestes que l'on répète sans toujours comprendre leur origine. La peur devient alors une question de responsabilité.

Dans CaSTV, sa présence permet de rappeler que l'horreur asiatique ne se résume pas à un style de cheveux noirs, de couloirs sombres ou de malédictions en chaîne. Elle peut être beaucoup plus intime, presque administrative dans son rapport aux obligations invisibles. Il y a des comptes à rendre, des seuils à respecter, des présences à nourrir ou à apaiser. Le cinéma de genre donne une forme sensible à cette comptabilité spirituelle.

Deux crédits suffisent à ouvrir cette piste. Thanut Rujitanont regarde l'effroi comme une rupture d'équilibre entre les mondes, mais un équilibre déjà connu de ceux qui ont appris à écouter. La vraie faute n'est pas de croire aux fantômes. C'est de croire qu'ils n'ont plus rien à demander.

Suggérer une modification