Rob Zombie
Avec House of 1000 Corpses, Rob Zombie n'essaie pas de faire oublier sa provenance musicale. Il la transforme au contraire en programme esthétique : un cinéma saturé, poisseux, bruyant, nourri de télévision déglinguée, de freakshow américain, de hard rock, de route poussiéreuse et de famille meurtrière élevée à la hauteur d'un mythe dégénéré. C'est un point de départ impossible à confondre. Zombie est une créature des États-Unis, et son imaginaire travaille la face carnavalesque et rurale du pays, cette Amérique où la culture populaire semble moisir tout en continuant de hurler.
Le reproche le plus facile consiste à le réduire à un compilateur de références. Il aime évidemment le cinéma d'exploitation des Années 1970, le grindhouse, les séries B abîmées, le shock rock, les couleurs agressives et les gueules sales. Mais la citation ne suffit pas à expliquer ce qui se passe dans ses meilleurs films. Zombie ne range pas des icônes sur une étagère. Il cherche à reconstruire une sensation de monde, un climat de décomposition culturelle où le mauvais goût devient une métaphysique nationale.
Dans The Devil's Rejects, Halloween et The Lords of Salem, on voit très bien les différentes directions de cette œuvre. The Devil's Rejects déplace la brutalité familiale vers le road movie crépusculaire et révèle un cinéaste plus attentif qu'on ne le dit souvent à la fatigue des mythes américains. Halloween l'amène à épaissir la généalogie d'un monstre déjà canonique, au risque de diviser, mais avec une cohérence réelle autour du traumatisme, du milieu et de la violence domestique. The Lords of Salem montre quant à lui sa veine la plus onirique, presque hallucinée.
Ce qui distingue Zombie de tant d'héritiers du cinéma bis, c'est qu'il aime vraiment les corps lourds, les voix rauques, les décors trop chargés, les intérieurs encombrés, les visages impossibles à rendre glamour. Son cinéma refuse l'hygiène. Il ne veut pas recycler l'exploitation sous une forme proprement muséale. Il veut retrouver sa capacité d'agression sensorielle. Cette ambition peut conduire à l'excès, bien sûr, et parfois à la complaisance. Mais l'excès fait partie de la proposition. Chez lui, l'Amérique n'est pas analysée depuis un observatoire critique extérieur. Elle est traversée comme une foire malade.
Dans les Années 2000 et les Années 2010, alors que le cinéma d'horreur américain oscille entre torture spectacle, prestige trauma et méta-commentaire, Zombie occupe une place franchement à part. Il croit encore à la puissance primitive d'un cadre sale, d'un hurlement, d'une station-service nocturne, d'une lignée monstrueuse qui tient autant du clown triste que du prédateur. Cette croyance donne à ses films une identité immédiatement reconnaissable, ce qui est déjà rare dans le cinéma de studio et semi-studio contemporain.
On peut lui reprocher son goût pour la surexposition, pour le dialogue outrancier, pour certaines lourdeurs psychologiques. Mais il serait absurde de nier qu'il a réintroduit dans l'horreur américain une texture de culture populaire abîmée, une énergie de mauvais rêve télévisuel et une fascination authentique pour les marges grotesques du pays. Même ses films ratés restent plus singuliers que quantité d'œuvres impeccablement anonymes.
La reconnaissance de The Lords of Salem dans des circuits critiques plus attentifs au fantastique, y compris autour de festivals comme Toronto, a montré qu'on pouvait enfin regarder son travail autrement que comme simple extension de la persona rock. C'était nécessaire. Rob Zombie n'est pas seulement un faiseur de chaos tapageur. Il est un mythologue du déchet américain, un cinéaste qui comprend que l'horreur naît aussi de ce que la culture populaire laisse pourrir dans ses sous-sols.
Son cinéma vaut pour cette conviction-là : derrière le folklore trash, il y a une vision du pays comme carnaval nécrosé, encore capable de séduire alors même qu'il s'effondre. Peu de réalisateurs contemporains savent donner à la vulgarité une telle puissance d'univers.
