Risto-Pekka Blom
Chez Risto-Pekka Blom, la Finlande n'est jamais un simple décor nordique : c'est un terrain de frottement où le conte populaire, la raideur comique et l'inquiétude sourde se rencontrent sans s'expliquer. On comprend vite, devant ses films, qu'il ne cherche pas à isoler le fantastique comme un genre pur. Il préfère le laisser contaminer des formes voisines, des récits qui ont l'air de tenir debout par la chronique, la satire ou la fable familiale avant de glisser vers autre chose. C'est précisément ce déplacement qui lui donne sa place dans une base comme CaSTV. Blom travaille moins l'effet que l'atmosphère, moins la secousse que la dérive. Dans son cinéma, l'étrangeté arrive souvent comme une gêne persistante, une qualité de silence, une façon pour les corps et les lieux de ne pas coïncider tout à fait.
Cette méthode l'inscrit dans une tradition du Nord qui dialogue autant avec le grotesque qu'avec le merveilleux noir. On pourrait le rapprocher de certaines bifurcations du cinéma finlandais où l'humour ne vient pas détendre la situation, mais la rendre plus opaque. Chez lui, le rire n'efface jamais l'embarras moral. Il l'approfondit. Une scène peut commencer comme une observation presque sèche des habitudes locales, puis se charger d'un dérèglement discret, comme si la communauté savait déjà ce que le spectateur ignore encore. C'est là une logique très proche du fantastique européen dans ce qu'il a de plus déstabilisant : non pas un monde parallèle, mais le monde ordinaire qui laisse apparaître une couture.
Blom a aussi le sens d'un tempo particulier. Beaucoup de cinéastes de l'étrange accélèrent à mesure qu'ils approchent de la révélation. Lui fait souvent l'inverse. Il ralentit, il laisse les situations s'installer, il fait confiance à la répétition. Ce choix peut sembler modeste, mais il est décisif. Il donne à ses films une densité comportementale qui échappe à l'illustration. On ne regarde pas seulement un récit avancer, on observe un milieu se refermer, un code collectif devenir lisible par petites touches. Dans cette économie du détail, les gestes comptent autant que les événements. Le cinéma de Blom regarde comment une société s'organise autour de ses habitudes, de ses pudeurs, de ses croyances diffuses. L'angoisse naît justement de cette précision.
Ce qui frappe aussi, c'est son rapport à la matière folklorique. Beaucoup d'oeuvres qui empruntent au folklore le traitent comme un stock de symboles immédiatement identifiables. Blom, lui, semble plus intéressé par ce que ces formes racontent sur la continuité d'un territoire. Les récits, les visages, les objets et les paysages y ont une mémoire d'usage. Rien n'est purement pittoresque. Même lorsque le ton se rapproche de la farce ou du récit pour la jeunesse, quelque chose résiste à l'innocence complète. Une vieille croyance, une figure liminale, une convention sociale trop lourde rappellent que le merveilleux a toujours un envers. À cet endroit, son travail peut croiser le folk horror sans en adopter la brutalité canonique. Il en partage surtout le sentiment qu'un paysage pense avant nous.
Il faut également souligner la modestie apparente de sa mise en scène. Blom n'est pas un formaliste démonstratif. Son style ne cherche pas la signature tapageuse. Il préfère une construction patiente, qui donne aux espaces et aux corps le temps de produire leur propre tension. C'est un cinéma qui ne sépare pas la forme de l'échelle humaine. Les visages gardent leur épaisseur sociale, les cadres n'écrasent pas les personnages sous l'idée du film. Cette retenue explique pourquoi certains de ses passages les plus troublants arrivent presque en contrebande. Le fantastique y prend la forme d'un doute installé au coeur du quotidien, pas celle d'une rupture spectaculaire.
Dans le paysage des années 1990 et des années 2000, Blom occupe ainsi une zone précieuse : celle d'un cinéma qui sait que le bizarre peut être une affaire de texture morale avant d'être une affaire d'iconographie. Ses films ne demandent pas d'abord qu'on y cherche des monstres, mais qu'on y écoute la manière dont une communauté parle, contourne, tait et reconduit ses propres récits. C'est ce déplacement qui le rend durablement intéressant. Risto-Pekka Blom filme des mondes où la normalité n'est jamais neutre, où le conte n'arrive pas de l'extérieur, où l'inquiétude est déjà logée dans la vie commune. Pour un spectateur de CaSTV, c'est une promesse précieuse : celle d'un fantastique qui pousse à même le sol.
