Riar Rizaldi
Avec Monisme puis Fajar, Riar Rizaldi a imposé une des propositions les plus stimulantes venues d'Indonésie au croisement de l'art contemporain, de l'essai politique et du fantastique latent. Son cinéma part souvent d'un terrain précis - montagne, archive, technologie, minerai, croyance - pour en faire un noeud de forces où s'affrontent histoire coloniale, extraction capitaliste et cosmologies locales. C'est une pratique très contemporaine, très années 2020, mais qui refuse les automatismes du film de thèse. Rizaldi ne plaque pas un discours sur des images ; il construit des formes où la pensée se déploie à même les matières.
Ce qui frappe d'abord, c'est sa manière de faire tenir ensemble enquête et trouble. Beaucoup de cinéastes savent produire une circulation d'idées, beaucoup moins savent préserver un véritable mystère sensoriel. Rizaldi y parvient parce qu'il ne traite jamais le paysage comme une simple illustration. Les lieux, chez lui, résistent. Ils sont chargés de mémoire géologique, de croyances, de conflits invisibles. Dans After Colossus, cette résistance devient même le sujet profond du film : comment regarder une montagne quand elle est déjà prise dans des récits antagonistes, scientifiques, spirituels, politiques, industriels ? Cette question, il ne la résout pas. Il la met en tension.
Le geste est précieux parce qu'il évite deux pièges très contemporains. Le premier serait celui de l'abstraction curatoriale, où l'idée circule mieux que le film. Le second serait celui de l'exotisme critique, qui transforme les cosmologies non occidentales en supplément de mystère pour spectateurs cultivés. Rizaldi refuse les deux. Son cinéma est conceptuel, oui, mais ses concepts sont toujours ancrés dans des situations concrètes, des voix, des surfaces, des régimes d'écoute. Et lorsqu'il mobilise l'étrangeté, il ne la vend pas comme décor. Il l'aborde comme une manière de reconnaître que le réel n'est pas entièrement disponible aux cadres dominants de la raison.
Cette position le rapproche à la fois du documentaire essayistique et d'un fantastique discret, presque souterrain. On pourrait parler de science-fiction politique, de cinéma de la terre, de contre-cartographie. Aucune étiquette ne suffit vraiment, mais toutes éclairent quelque chose. Rizaldi filme des infrastructures, des archives sonores, des récits de témoins, des masses minérales, et peu à peu il fait sentir qu'un ordre du visible est en train de vaciller. C'est là que ses films deviennent passionnants : lorsqu'ils montrent que la modernité technique n'a jamais effacé les puissances plus anciennes, seulement tenté de les administrer.
Il faut aussi saluer son sens du montage discursif. Rizaldi sait faire dialoguer plusieurs strates sans sombrer dans la sur-explication. Un entretien, un plan fixe, une information historique, un bruit de fond, une image qui semble d'abord purement descriptive : tout peut soudain changer de poids. Cette modulation donne à son oeuvre une qualité de pensée active. Le spectateur n'est pas mené à une conclusion prémâchée ; il doit ajuster sa propre lecture, revenir sur ce qu'il croyait comprendre, accepter que certaines questions restent irrésolues. Dans un paysage festivalier qui confond parfois opacité et profondeur, cette exigence fait du bien.
Riar Rizaldi compte ainsi parmi les cinéastes qui redonnent au film-essai une véritable puissance de déplacement. Ses oeuvres ne veulent pas seulement informer sur l'Indonésie contemporaine, sur l'héritage colonial ou sur l'extractivisme. Elles cherchent une forme capable d'enregistrer la friction entre différentes conceptions du monde. C'est pourquoi elles continuent de résonner après la projection. Elles laissent derrière elles moins une conclusion qu'un champ magnétique : des questions sur la terre, la croyance, la technique et le pouvoir qui n'acceptent plus de rester sagement séparées. Dans le cinéma international des années 2020, peu d'oeuvres sont aussi rigoureuses sans devenir sèches, aussi spéculatives sans cesser d'être ancrées.
