Renaud Gauthier
Renaud Gauthier travaille dans une tradition québécoise où l'outrance n'empêche ni la précision ni la noirceur. Son cinéma s'avance volontiers du côté du mauvais goût productif, de la série B assumée, des corps attaqués et des pulsions qui débordent, mais il le fait avec une vraie compréhension de ce que l'excès peut révéler d'un imaginaire local. Dans les Années 2000 puis les Années 2010, il a occupé une position peu confortable et donc précieuse: celle d'un cinéaste décidé à ne pas aseptiser le cinéma d'horreur pour le rendre fréquentable.
Ce qui frappe d'abord chez Gauthier, c'est l'énergie de collision. Ses films avancent comme si plusieurs régimes d'images voulaient cohabiter en même temps: l'exploitation gore, la satire sociale, la farce déviante, parfois même une forme de mélodrame toxique. Beaucoup de réalisateurs perdent le contrôle dans ce genre d'assemblage. Gauthier, lui, en tire une identité. Il sait que l'horreur populaire vit souvent de cette impureté, de cette capacité à mélanger le rire nerveux, le dégoût et la cruauté sans trop se soucier de la correction des frontières.
Cette impureté trouve un ancrage concret dans les lieux et les corps. Gauthier filme des espaces qui ne sont jamais neutres: cuisines, appartements, arrière-salles, terrains vagues, chambres où l'intime bascule vite vers l'obscène ou le dangereux. Le monde n'est pas stylisé pour flatter l'oeil. Il est travaillé pour produire une texture, une promiscuité, une impression de proximité malsaine. Cette matérialité sale est essentielle à son cinéma. Elle empêche l'horreur de devenir abstraction décorative.
Le corps, évidemment, tient ici le premier rôle. Non pas le corps glamour, mais le corps vulnérable, grotesque, traversé par des appétits et des humiliations. Gauthier ne cherche pas à protéger le spectateur d'une confrontation avec la chair. Pourtant, sa violence ne relève pas seulement du coup d'éclat. Elle révèle aussi une conception profondément désenchantée du social. Chez lui, les pulsions ne surgissent pas dans le vide. Elles prennent appui sur des relations dégradées, sur des frustrations accumulées, sur des milieux où la brutalité circule déjà comme un langage familier.
Il faut également noter le rôle de l'humour. Gauthier comprend que le rire, au Québec comme ailleurs, peut servir de masque, de défense, de mécanisme de survie, mais aussi de vecteur de cruauté. Ses films exploitent cette ambivalence avec une certaine jubilation venimeuse. On rit parfois, mais sans soulagement réel. Le rire reste pris dans le même bain que la nausée. C'est là que son cinéma rejoint la tradition du cinéma culte: il ose des tonalités que les objets plus policés n'osent plus.
Dans un cadre de diffusion comme Fantasia, où l'on a toujours su reconnaître la valeur des formes de genre plus turbulentes, Renaud Gauthier apparaît comme un nom logique, presque nécessaire. Il représente une voie du cinéma canadien francophone qui refuse l'assagissement, qui préfère l'expérience à la respectabilité, et qui comprend que la série B peut être un lieu de vérité particulièrement brutal.
Son oeuvre n'est pas là pour rassurer sur le bon goût du genre. Elle rappelle au contraire que l'horreur peut encore être vulgaire au sens noble du terme, c'est-à-dire collée aux corps, aux pulsions, aux débris d'un monde social qui tient mal. Cette fidélité à une matière basse, excessive et obstinée fait de Renaud Gauthier une figure rugueuse, mais importante, dans le paysage fantastique québécois.
