Ramtin Lavafipour
Ramtin Lavafipour travaille un cinéma où la rudesse du monde matériel n'empêche jamais la montée d'une inquiétude presque spectrale. C'est cette articulation qui mérite d'être placée au centre. On ne vient pas à son travail pour y trouver une horreur immédiatement balisée par les conventions du genre. On y vient parce qu'il sait faire sentir qu'un territoire, une communauté, une pression sociale ou économique peuvent déjà contenir leur propre puissance de cauchemar. Le trouble n'y est pas plaqué. Il est extrait du réel lui-même, comme une vérité que la mise en scène force enfin à apparaître.
Cette extraction passe par une attention très nette aux corps et aux milieux. Chez Lavafipour, les personnages ne flottent jamais dans des abstractions psychologiques. Ils sont pris dans des espaces précis, traversés par des contraintes concrètes, exposés à des rapports de force qui façonnent leurs gestes et leurs silences. Dès lors, lorsqu'une tension plus obscure s'insinue dans le film, elle acquiert immédiatement une densité singulière. La horreur ou l'inquiétant ne sont pas des interruptions du social. Ils en deviennent l'expression concentrée, presque la vérité sensible.
Il y a là une compréhension profonde de ce que le cinéma peut faire avec le territoire. Les lieux chez Lavafipour ne sont pas des arrière-plans. Ils pensent. Ils pèsent. Ils gardent quelque chose. Qu'il filme des zones périphériques, des espaces de circulation ou des environnements marqués par la dureté des conditions de vie, il donne toujours l'impression que le paysage a une mémoire propre. Cette mémoire n'est pas nécessairement surnaturelle. Mais elle devient volontiers menaçante dès lors que la mise en scène en révèle les strates de violence, d'abandon ou de désir contrarié.
Cette orientation fait de lui un cinéaste très important pour comprendre certaines lignes de force des années 2020. À une époque où l'horreur la plus intéressante quitte souvent le registre du monstre clairement identifié pour investir celui de la pression diffuse, des communautés fracturées et des mondes inhabitablement réels, Lavafipour apporte une proposition d'une grande cohérence. Il n'a pas besoin de forcer l'allégorie. Le film suffit à montrer qu'un présent socialement blessé peut déjà produire ses propres fantômes.
On pourrait situer son travail dans une constellation critique qui va de Cannes à Venise, non pour lui coller un passeport prestigieux, mais parce que son cinéma tient ensemble deux qualités que ces espaces savent parfois reconnaître : une forte inscription territoriale et une capacité à transformer cette inscription en expérience sensorielle. Lavafipour ne raconte pas seulement un contexte. Il le fait sentir dans la chair du plan, dans la densité de l'air, dans la tension des distances.
Ce qui demeure alors, c'est un cinéma de la persistance. Les images continuent d'agir après coup, non parce qu'elles auraient cherché le choc frontal, mais parce qu'elles ont révélé une violence lente, déjà installée dans le monde. Ramtin Lavafipour mérite l'attention pour cette manière très rare de faire converger réalisme rugueux et inquiétude profonde. Là où d'autres opposent encore cinéma social et cinéma de genre, il montre qu'ils peuvent se rencontrer sur un terrain plus essentiel : celui d'un réel tellement chargé de tensions qu'il finit, presque naturellement, par devenir hanté.
