Pierre Llanos
Chez Pierre Llanos, l'adolescence n'est jamais une simple période de transition. Elle apparaît comme un régime d'intensité où le monde devient trop vif, trop menaçant, trop chargé de signes pour rester entièrement réaliste. C'est la meilleure porte d'entrée dans son imaginaire. Le fantastique y sert moins à fuir la crise du passage qu'à lui donner une forme visible. L'adolescent n'est pas un héros en apprentissage proprement balisé. C'est un être exposé à des forces qu'il comprend mal et qui transforment chaque espace en seuil.
Cette perspective compte pour CaSTV, parce qu'elle réactive une tradition souvent maltraitée: celle du fantastique pour jeunes adultes qui accepte encore d'être sombre, sensuel, un peu dangereux. Llanos semble savoir que le passage à l'âge adulte ne se filme pas seulement comme acquisition de confiance. Il se filme aussi comme perte, désorientation, surgissement de pulsions ou de peurs impossibles à nommer immédiatement. Dans les Années 2000 et les Années 2010, cette tonalité a trouvé en France peu de défenseurs vraiment convaincus.
Ce qui fait la valeur de son travail, c'est le sérieux avec lequel il prend les affects adolescents. Le désir, l'amitié, la honte, l'appel du dehors, la peur de la métamorphose: rien n'est traité comme un simple moteur narratif. Chaque élément participe à une cartographie de l'inquiétude. Le fantastique n'arrive pas pour embellir le récit. Il formalise la vérité émotionnelle d'un âge où les frontières entre soi, les autres et le monde semblent toujours sur le point de bouger.
Il y a aussi chez Llanos un goût pour l'atmosphère, pour les lieux traversés d'une promesse trouble. Forêts, internats, maisons, chambres, lisières, routes secondaires: ces espaces ne sont jamais neutres. Ils enregistrent les désirs et les peurs de ceux qui les habitent. C'est là que son cinéma rejoint une logique très ancienne du genre. Le décor n'accompagne pas l'événement fantastique. Il le prépare, l'appelle, parfois le produit.
Dans cette économie, le corps adolescent devient lui-même un territoire inquiétant. Il change trop vite, veut trop, ne sait pas encore quels noms donner à ce qu'il éprouve. Llanos semble sensible à cette étrangeté première. L'horreur douce de la transformation, l'angoisse d'une sensibilité sans mode d'emploi, tout cela nourrit ses récits avec plus de sérieux que de nombreux produits formatés supposément destinés au même public.
Pour CaSTV, Pierre Llanos rappelle que le fantastique adolescent peut être autre chose qu'un marché. Il peut rester un art de la métamorphose vécue, un laboratoire de sensations, une manière d'affronter la violence du passage sans la neutraliser. Cette possibilité mérite d'être défendue.
Llanos occupe ainsi un territoire singulier, à la croisée du roman initiatique et du conte sombre. Son œuvre donne à l'adolescence non pas la sécurité d'un récit de croissance exemplaire, mais l'instabilité d'une traversée. C'est précisément ce qui la rend précieuse. Quand le fantastique épouse vraiment l'expérience d'un âge, il retrouve sa nécessité. Il ne distrait pas du réel. Il révèle combien ce réel est déjà peuplé de seuils, de peurs et de métamorphoses.
