Philip Hofmänner
Dans le crédit suisse de Philip Hofmänner, la peur semble naître d'un pays qui se donne volontiers comme ordonné, propre, réglé, puis laisse apparaître sous cette surface une inquiétude plus froide. Le cinéma de genre suisse est rare dans les imaginaires dominants de l'horreur, et c'est justement ce qui rend une telle trace précieuse. Elle déplace l'attente.
Hofmänner n'arrive pas avec une œuvre abondante, mais avec un point d'entrée dans un territoire peu saturé par les clichés. La Suisse, au cinéma, peut devenir autre chose qu'un décor de cartes postales. Elle peut offrir des espaces trop nets, des institutions trop calmes, des montagnes qui n'ont rien de sublime, des intérieurs où l'ordre tourne à la menace. L'horreur adore les sociétés qui se croient immunisées contre le désordre.
Cette tension rejoint le cinéma suisse quand il se laisse contaminer par le malaise. Le danger n'y a pas besoin de prendre la forme d'une explosion. Il peut venir d'une règle appliquée trop strictement, d'un voisinage silencieux, d'une communauté qui préfère l'effacement du problème à sa résolution. La peur se loge alors dans la bonne tenue du monde. Plus tout semble correct, plus le soupçon gagne.
Chez Hofmänner, on peut lire une attirance pour cette horreur de la maîtrise. Le cadre suisse, réel ou imaginaire, permet de filmer la propreté comme une menace. Une pièce rangée devient inquiétante parce qu'elle n'offre aucune trace de vie. Un paysage parfaitement découpé devient hostile parce qu'il ne laisse aucune place au désordre humain. La mise en scène peut alors travailler par précision, par surfaces claires, par silences qui ressemblent à des verdicts.
Ce rapport au contrôle appartient pleinement au cinéma d'horreur contemporain. La peur n'est pas seulement dans ce qui déborde. Elle est aussi dans ce qui se contient trop bien. Les corps deviennent suspects quand ils ne réagissent pas assez. Les lieux deviennent dangereux quand ils ont l'air d'avoir été lavés de toute mémoire. Le spectateur comprend que l'ordre visible n'est pas l'opposé du cauchemar. Il en est parfois la condition.
Avec un seul crédit, Hofmänner occupe une position de fragment, mais le fragment a sa force. Les cinémas nationaux mineurs dans le champ horrifique produisent souvent des objets qui résistent aux attentes du marché. Ils n'ont pas à imiter exactement les modèles américains, britanniques ou japonais. Ils peuvent travailler une peur locale: la neutralité comme masque, la discrétion comme violence, la beauté du paysage comme indifférence.
Cette singularité se rattache aux circulations des années 2010 et des années 2020, lorsque les festivals et les plateformes ont commencé à rendre visibles des productions de genre issues de pays moins identifiés au marché de l'horreur. CaSTV participe à ce regard. Le catalogue ne cherche pas seulement les grands foyers historiques. Il accueille les anomalies, les périphéries, les films qui montrent que la peur change de texture quand elle change de territoire.
Philip Hofmänner mérite donc une attention située. Son cinéma rappelle que l'horreur suisse, lorsqu'elle existe, peut faire de la retenue une arme. Rien n'a besoin de hurler. Il suffit parfois d'un silence trop poli, d'un lieu trop propre, d'un paysage trop calme. Dans ce calme, le spectateur entend une chose plus inquiétante qu'un cri: la certitude que le monde continuera de fonctionner même après la catastrophe.
