https://cabaneasang.tv/fr/director/peter-de-rome/
Peter de Rome - director portrait

Peter de Rome

Avant même qu'on parle d'archives queer retrouvées, Peter de Rome tournait déjà des films qui avaient la franchise du désir immédiat et la lucidité d'une contre culture qui sait qu'elle n'aura pas les moyens du respect. Son nom renvoie d'abord à un corpus de courts et moyens métrages érotiques réalisés entre Londres et les États-Unis, mais le réduire au seul porno gay expérimental serait manquer la singularité d'une œuvre où l'excitation, la comédie, l'autobiographie et la mélancolie se croisent sans cesse.

Le contexte compte énormément. De Rome travaille dans un moment où les images homosexuelles existent encore largement en marge, soumises à la clandestinité, à la censure ou à la consommation codée. Dans ce cadre, filmer le désir masculin avec autant de frontalité revient déjà à inventer un espace de liberté. Mais ses films valent pour bien plus que leur dimension historique. Ils ont une texture, un humour, parfois une douceur étrange, qui les éloignent du simple document communautaire. Ce sont des œuvres faites depuis le plaisir, mais aussi depuis l'observation aiguë des postures, des fantasmes et des solitudes.

Le plus remarquable est peut être la variété des tons. De Rome peut filmer la rencontre sexuelle comme une aventure ludique, presque légère, puis faire affleurer dans le même mouvement une inquiétude plus profonde: peur de la disparition, circulation anonyme dans la ville, fragilité du lien. Cette oscillation donne à son travail une vraie portée cinématographique. Le corps n'y est jamais abstrait. Il est social, vulnérable, pris dans un moment historique précis, celui des années 1970 et d'une libération sexuelle encore traversée par des interdits massifs.

Ses films ont aussi l'intelligence du format bref. Là où tant d'objets underground s'épuisent dans l'esquisse, de Rome sait condenser une ambiance, une situation, un fantasme et parfois une note ironique en peu de temps. Cette économie produit une sensation de netteté. Rien n'est pesant, rien n'est théorique au premier plan, et pourtant une vision du monde se dessine très clairement. On y voit une culture gay urbaine se constituer par ses gestes, ses rituels, ses espaces de drague, ses moments de théâtre privé.

Il faut insister sur le fait que de Rome n'est pas seulement important pour l'histoire queer. Il compte aussi pour celle du cinéma expérimental et du film indépendant britannique. Son usage de l'érotisme rejoint parfois le drame, parfois le journal filmé, parfois la fantaisie presque camp. Cette porosité des formes est précieuse, parce qu'elle rappelle combien les classifications usuelles deviennent pauvres dès qu'il s'agit de cinémas minoritaires. Les marges inventent souvent leurs propres genres.

Revoir Peter de Rome aujourd'hui, c'est mesurer à quel point la visibilité peut être trompeuse. Nous vivons parmi une abondance d'images sexuelles et identitaires, mais rarement avec cette impression que filmer le désir revient à inventer un langage à même la vie quotidienne. Chez lui, le sexe n'est ni l'alibi d'un discours ni l'illustration d'une thèse. Il est mouvement, curiosité, vulnérabilité, parfois gag, parfois souvenir. Cette immédiateté désarme.

Son œuvre garde enfin quelque chose de profondément touchant parce qu'elle ne se protège pas derrière la distance. Même lorsqu'il stylise ou plaisante, de Rome semble engager sa propre expérience dans les images. Cela crée une proximité rare, presque artisanale, où l'on sent autant la nécessité de filmer que le plaisir de le faire. Dans l'histoire du cinéma queer des années 1970 et années 1980, il demeure une figure essentielle: non seulement parce qu'il a montré ce que d'autres cachaient, mais parce qu'il l'a montré avec invention, irrévérence et une véritable grâce.

Suggérer une modification