https://cabaneasang.tv/fr/director/paul-nouhet/

Paul Nouhet

Avec Monsieur Fantômas, Paul Nouhet apparaît moins comme un réalisateur au sens industriel du terme que comme un expérimentateur belge pour qui le cinéma fut d'abord un prolongement du surréalisme. Le film, minuscule par sa durée mais immense par son aura, condense un rapport à l'image fondé sur l'ellipse, la provocation ludique et le goût du déplacement mental. Chez Nouhet, il ne s'agit jamais de raconter proprement. Il s'agit de contaminer le visible, de faire dérailler la logique ordinaire, de substituer à la narration un système de chocs poétiques. Cette radicalité le place dans une généalogie brève mais décisive du cinéma surréaliste.

Le cas Nouhet est fascinant parce qu'il montre à quel point certaines œuvres mineures en volume peuvent être majeures en intensité. Son activité littéraire et photographique nourrit un cinéma qui ne cherche ni la carrière ni l'occupation régulière des écrans. Au contraire, le film devient un acte ponctuel, presque une intervention. Monsieur Fantômas n'adapte pas une figure populaire pour lui rendre hommage de manière patrimoniale. Il s'en sert comme d'un masque, d'un court-circuit, d'un nom immédiatement reconnaissable qu'il peut dérégler et réinscrire dans une logique de jeu noir. C'est là un geste typiquement surréaliste : prendre un élément de culture commune et lui rendre son pouvoir de trouble.

Cette économie du geste explique aussi le pouvoir durable de Nouhet. Beaucoup d'œuvres d'avant garde vieillissent comme des manifestes datés. Les siennes conservent une vigueur étrange parce qu'elles ne plaident pas, elles agissent. Un plan, un raccord, un visage, un accessoire suffisent à faire basculer le champ. On y retrouve l'élégance sèche de certaines expériences des années 1930, quand le cinéma européen cherchait encore ses marges les plus libres. Nouhet comprend très tôt que l'inquiétude peut naître d'une simplicité presque enfantine. Il n'a pas besoin d'appareils théoriques lourds pour atteindre une forme d'étrangeté pure.

Dans le contexte de la Belgique, son nom dialogue forcément avec l'histoire plus large du surréalisme francophone. Mais il serait réducteur de n'y voir qu'un satellite d'un mouvement littéraire. Son sens du rythme visuel, sa manière de traiter la figure criminelle ou masquée comme une énergie abstraite, sa capacité à faire du film un objet de perturbation plutôt qu'un récit codé lui donnent une véritable autonomie artistique. Nouhet ne cherche pas l'illustration d'une doctrine. Il préfère la collision entre désir, humour et menace. C'est ce mélange qui continue de séduire les programmateurs et les amateurs de formes brèves à haute concentration poétique.

Pour CaSTV, Paul Nouhet a une valeur particulière. Il rappelle qu'une base dédiée au cinéma de l'ombre et du trouble ne peut pas se limiter aux genres stabilisés. Il faut aussi y loger les œuvres-limites, celles qui touchent à l'épouvante non par l'exposition d'un monstre, mais par dérèglement du réel. Le surréalisme de Nouhet n'est pas décoratif. Il travaille une zone où le grotesque, le fétiche et l'agression symbolique s'enchevêtrent. À cet endroit, il rencontre une partie souterraine du fantastique européen, celle qui préfère les masques et les coups de ciseaux aux systèmes explicatifs.

Regarder Nouhet aujourd'hui, c'est mesurer combien le cinéma peut être incisif lorsqu'il se débarrasse du devoir de plaire ou d'expliquer. Son œuvre n'occupe pas beaucoup de place en quantité, mais elle en ouvre énormément dans l'imaginaire. Entre courts métrages de rupture et héritage surréaliste, il reste une figure d'avant poste : un artiste qui a compris très tôt qu'une image n'a pas besoin d'être grande pour être dangereuse. Il suffit qu'elle sache où porter le coup.