Ola Simonsson
Sound of Noise part d'une idée si précise qu'elle ressemble à un manifeste : traiter la ville comme une partition clandestine, détourner ses machines, ses objets et ses routines pour en faire une émeute musicale. Chez Ola Simonsson, coréalisateur décisif de cet objet singulier venu de Suède, la mise en scène ne sépare jamais le geste sonore du geste comique, ni l'absurde du contrôle social. Il appartient à une lignée rare de cinéastes pour qui le rythme n'est pas un supplément esthétique, mais l'ossature même du monde filmé.
Ce point de départ pourrait faire croire à un pur jeu conceptuel. Ce serait mal lire son travail. Simonsson comprend que toute organisation sonore implique une organisation du pouvoir. Qui a le droit de faire du bruit ? Qui impose le silence ? Quels corps sont jugés harmonieux, quels autres perturbateurs ? Derrière l'élan ludique de ses films, il y a une vraie attention aux mécanismes d'ordre qui structurent l'espace public. L'humour devient alors une manière de faire dérailler la norme, de montrer qu'une société apparemment bien réglée repose souvent sur une intolérance profonde à l'imprévu.
Cette intelligence du désordre fait beaucoup pour sa singularité. Dans le cinéma européen des années 2010, nombreux sont les auteurs qui se sont tournés vers une gravité austère. Simonsson suit une autre voie : il prend au sérieux la fantaisie, la chorégraphie, la répétition burlesque, sans jamais les réduire à de simples effets de style. Le rire, chez lui, n'est pas la suspension de la pensée. C'est une méthode d'analyse. Il révèle ce qu'il y a de ridicule dans les appareils disciplinaires, dans les hiérarchies du bon goût, dans les institutions qui se pensent rationnelles alors qu'elles tremblent dès qu'un rythme non autorisé s'empare d'elles.
Il faut aussi parler de sa manière de filmer les corps. Son cinéma se nourrit de gestes précis, presque mécaniques, mais toujours traversés par une énergie de libération. Les interprètes ne sont pas seulement là pour porter une intrigue. Ils composent un réseau de mouvements, de réponses, d'accélérations, de syncopes. Cette physicalité le rapproche par moments d'un cinéma expérimental accessible, capable d'ouvrir des formes sans perdre le spectateur. Simonsson aime les dispositifs, mais il sait leur donner une impulsion immédiatement sensible.
Dans un catalogue comme celui de CaSTV, son travail a toute sa place parce qu'il touche à un versant souvent négligé de l'inquiétante étrangeté : celui de la répétition, de la mécanique déréglée, de l'environnement quotidien soudain réaccordé selon une logique autre. L'étrange n'a pas toujours besoin de fantômes ou de sang. Il suffit parfois qu'un hôpital, une banque ou une cuisine cessent d'obéir à leur acoustique habituelle. Simonsson comprend que le son peut faire vaciller la réalité plus sûrement qu'une apparition numérique. Ce pouvoir de déplacement sensoriel inscrit son œuvre dans une tradition latérale, voisine de certaines formes de comédie noire et d'un fantastique discret.
Ce qui rend son cinéma durable, au-delà de l'idée brillante, c'est sa confiance dans l'intelligence physique du spectateur. Il ne surligne pas son invention. Il laisse les motifs revenir, se transformer, contaminer progressivement l'ensemble. On entre alors dans un film comme on entre dans une cadence collective : d'abord de biais, puis avec un plaisir presque involontaire, enfin avec la conscience que quelque chose de plus politique se joue derrière l'amusement.
Simonsson vient aussi d'un pays où la maîtrise formelle peut facilement virer au design sans reste. Il résiste à cette tentation. Son goût de la composition n'étouffe jamais la pulsation anarchique de ses meilleures scènes. Il cherche moins la perfection que la propagation. Comment une action minuscule devient-elle un motif collectif ? Comment un son déplacé finit-il par révéler tout un ordre caché ? C'est dans ces questions que sa mise en scène trouve sa nécessité.
Ola Simonsson reste ainsi un cinéaste du sabotage joyeux, de la structure qui se fissure au contact du rythme. Son cinéma sait qu'une société se raconte aussi par ses bruits permis, ses bruits interdits, ses silences forcés. À partir de cette intuition apparemment simple, il a construit une œuvre où la musique, l'humour et la subversion cessent d'être des domaines séparés.
