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Noémie Merlant - director portrait

Noémie Merlant

Avec Les Femmes au balcon, Noémie Merlant a trouvé un poste d’observation particulièrement féroce: celui d’un cinéma qui regarde la violence de genre non comme un thème noble à illustrer, mais comme un poison déjà dissous dans la comédie, le désir, le voisinage et la vie ordinaire. Son travail de réalisatrice s’annonçait autrement, avec la délicatesse sentimentale de Mi Iubita Mon Amour. Il prend aujourd’hui un tour plus acéré, plus insolent, plus frontal aussi. Ce déplacement est précieux, parce qu’il montre une artiste qui ne veut pas seulement interpréter le trouble, mais l’organiser elle-même.

Le fait que Merlant vienne du jeu n’est pas anecdotique. Beaucoup d’actrices passées à la réalisation filment très bien les visages mais peinent à inventer un monde. Chez elle, l’attention aux corps s’accompagne d’une vraie conscience des régimes de ton. Elle sait comment une scène peut glisser de la gêne au burlesque, puis du burlesque à la menace. Cette instabilité donne à son cinéma une énergie rare dans la France contemporaine, où le genre a longtemps été traité soit comme une affaire d’auteurs spécialisés, soit comme une zone marginale. Merlant arrive avec autre chose: une envie de friction entre formes populaires, colère politique et plaisir d’image.

Son lien au horreur est en ce sens très vivant. Il ne passe pas nécessairement par l’adhésion à un sous-genre codifié, mais par la compréhension de ce que l’horreur peut révéler dans les rapports sociaux. Une maison, un immeuble, un balcon, une soirée trop chaude, et voilà que l’espace du quotidien devient une scène de surveillance, de fantasme et de représailles. Merlant sait que la peur contemporaine a souvent un visage banal. Elle n’habite pas seulement les lieux séparés du monde. Elle circule dans les structures les plus ordinaires de la cohabitation.

Ce qui rend son geste particulièrement stimulant dans les années 2020, c’est sa liberté de ton. Là où tant de premiers films se protègent derrière une gravité uniforme, Merlant accepte le mauvais esprit, l’excès, la rupture, parfois même une forme de vulgarité stratégique. Cela lui permet d’éviter l’édification. Son cinéma n’explique pas poliment le réel. Il le pousse à un point de saturation où ses violences deviennent visibles. Cette démarche demande du courage, parce qu’elle expose au risque de l’instabilité et de la dissonance. Mais c’est précisément ce risque qui donne de l’air à son travail.

Il faut également saluer sa manière de filmer les alliances féminines sans les sanctifier. Les groupes, chez elle, ne sont pas des abstractions militantes parfaitement homogènes. Ce sont des assemblages de désir, d’agacement, d’humour, de peur et d’improvisation. Cette matérialité relationnelle empêche le film de devenir un programme. Elle le maintient dans une zone plus vivante, plus contradictoire, où la solidarité se fabrique à même le désordre. Merlant paraît comprendre que le politique au cinéma devient puissant lorsqu’il passe par des formes incarnées plutôt que par des proclamations.

Pour CaSTV, Noémie Merlant occupe donc une place passionnante. Elle représente un versant du cinéma français actuel qui ne traite pas le genre comme un déguisement de prestige, mais comme un moyen direct de faire sauter les cloisons entre plaisir, colère et inquiétude. Entre drame amoureux, comédie acide et imaginaire d’ombre, elle construit une œuvre encore jeune mais déjà très consciente de ses moyens. On y sent une cinéaste qui n’a pas peur d’être trop vive, trop physique, trop proche des affects contradictoires. Dans un paysage souvent tenté par la maîtrise sage, cette nervosité vaut déjà manifeste.

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