Nemanja Ćeranić
Le thriller serbe récent trouve avec Nemanja Ćeranić une inflexion intéressante : un goût du récit tendu qui ne sacrifie pas pour autant l'épaisseur morale de ses personnages. Dans l'espace post-yougoslave, où tant d'histoires contemporaines sont travaillées par les traces de la guerre, de la corruption et des solidarités abîmées, Ćeranić avance avec une dureté sèche. Son cinéma ne cherche pas à embellir la violence sociale. Il la traite comme un climat, parfois comme une contamination, toujours comme une force qui altère profondément les liens humains.
Ancré du côté de la Serbie, son travail se distingue par une manière précise d'organiser la tension. Beaucoup de thrillers aiment l'accélération visible, la preuve sonore, l'effet de manche. Ćeranić paraît davantage intéressé par le resserrement. Il construit des situations où l'information circule mal, où la confiance se raréfie, où chaque décision semble prise sous contrainte. Cette économie produit un cinéma du soupçon, très adapté à des sociétés traversées par la défiance institutionnelle et les mémoires inachevées.
Ce qui frappe surtout, c'est l'absence de cynisme décoratif. Ćeranić n'idéalise personne, mais il ne traite pas non plus ses personnages comme de simples pions dans un jeu noir. Même lorsqu'ils sont pris dans des logiques de faute ou de compromission, ils gardent une opacité humaine. Cette qualité fait toute la différence. Le thriller devient alors autre chose qu'un mécanisme d'intrigue : un appareil de lecture du présent, de ses peurs, de ses loyautés instables, de sa fatigue politique.
Son rapport aux espaces mérite également qu'on s'y arrête. Dans ce type de cinéma, les lieux peuvent facilement n'être que des fonctions : cachette, bureau, route, appartement. Chez Ćeranić, ils ont davantage de poids. Les intérieurs portent l'empreinte des rapports sociaux, les extérieurs ne promettent aucune libération, et la ville comme la périphérie semblent travaillées par une même tension de surveillance diffuse. On sent un pays qui a appris à vivre avec trop de couches de non-dit. Le décor ne commente pas ; il enregistre.
Cette rigueur place son oeuvre dans le mouvement plus large des années 2010 et des années 2020, lorsque plusieurs cinématographies d'Europe de l'Est ont réinvesti les formes de genre pour parler du présent sans didactisme. Ćeranić participe de cette tendance, mais avec une identité qui lui appartient. Là où certains choisissent l'allégorie frontale, lui semble préférer la pression concrète des situations. Il fait confiance à la progression dramatique, à la vulnérabilité du corps, à la lente dégradation des certitudes.
Il faut aussi souligner son refus du pittoresque régional. Le cinéma serbe, vu de l'extérieur, est souvent sommé de fournir soit un folklore reconnaissable, soit un excès de brutalité convertible en label. Ćeranić déjoue ces attentes. Il filme des réalités situées, évidemment, mais sans folklorisation ni auto-exotisme. C'est un mérite important. Le film n'est pas là pour vendre une couleur locale ; il est là pour produire une expérience de tension, avec les moyens d'une mise en scène précise.
Nemanja Ćeranić mérite ainsi d'être regardé comme une figure solide du cinéma serbe contemporain et du genre européen. Sa force ne vient pas d'un maniérisme affiché, mais d'une compréhension nette de ce qu'un thriller peut encore faire : enregistrer la corrosion d'un monde, mesurer la fragilité des alliances, et rappeler que le danger le plus durable n'est pas toujours l'explosion de violence, mais l'état de suspicion qui la précède.
