Nelson Makengo
Avec Nelson Makengo, il faut partir de Kinshasa et d’une pratique du cinéma qui regarde la ville non comme un décor de crise, mais comme une matière vibrante, contradictoire, traversée de forces visibles et invisibles. Même lorsqu’il travaille du côté du documentaire, son regard intéresse immédiatement CaSTV, parce qu’il sait combien le réel urbain peut déjà produire du trouble, du vertige, presque du spectral. Les rues, les coupures, les foules, les lumières, les attentes et les récits collectifs y composent un espace où la présence humaine semble toujours exposée à plus vaste qu’elle. On touche là un point de contact rare entre observation du monde et sens du fantastique.
Makengo filme la ville comme un organisme saturé de temporalités. Le présent n’y est jamais seul. Il cohabite avec des promesses politiques déçues, des croyances tenaces, des infrastructures précaires, des survivances coloniales, des imaginaires religieux et technologiques qui s’entrecroisent. Cette densité historique donne à ses images une puissance singulière. Même le plus concret, une route, une nuit, un dispositif électrique, semble chargé d’une signification excédentaire. Ce n’est pas parce que le cinéaste forcerait la métaphore, mais parce qu’il laisse apparaître la charge symbolique déjà contenue dans les situations.
Ce geste a une importance particulière pour le spectateur habitué à des séparations trop nettes entre documentaire et genre. Nelson Makengo montre qu’un cinéma du réel peut produire une sensation d’étrangeté autrement plus profonde que bien des fictions démonstratives. Il suffit que le regard sache tenir ensemble précision sociale et disponibilité au mystère. Chez lui, l’invisible n’est pas un supplément folklorique. Il est une dimension de l’expérience collective. La ville moderne ne remplace pas les croyances. Elle leur donne de nouveaux circuits, de nouvelles surfaces, de nouvelles tensions.
Cette intuition s’inscrit puissamment dans le cadre de la République démocratique du Congo, mais sans s’y enfermer de manière illustrative. Makengo ne filme pas un pays pour le traduire à un regard extérieur. Il construit des formes qui obligent ce regard à se déplacer. Les cadres, les durées, les passages entre obscurité et lumière, la manière dont la parole circule ou se retire, tout cela compose une expérience de perception. Le spectateur ne vient pas consommer des informations. Il apprend à habiter une instabilité.
Il faut aussi souligner le traitement de la nuit. Chez Makengo, elle n’est pas simplement absence de visibilité. Elle devient un régime du monde. Elle révèle la fragilité des structures, la solidarité des présences, la violence des abandons, mais aussi la puissance d’imagination des communautés. La nuit urbaine peut ressembler à une scène de survie, à une liturgie improvisée, à un espace où les machines et les corps négocient ensemble une forme précaire de continuité. Peu de cinéastes contemporains savent filmer cela sans esthétiser la détresse ou la convertir en symbole paresseux.
Dans les Années 2020, où tant d’images circulent déjà vidées de leur densité, l’œuvre de Nelson Makengo réintroduit une expérience du monde épaisse, traversée, physiquement sensible. Cette épaisseur intéresse l’horreur au sens large, car elle rappelle que la peur n’est pas toujours séparée de la vie commune. Elle peut être logée dans l’infrastructure, dans le manque, dans l’attente, dans la manière dont un espace collectif expose chacun à des forces qu’il ne maîtrise pas. Le cinéma de Makengo sait rendre cela visible sans réduire les êtres à leur précarité.
Pour CaSTV, son nom compte justement parce qu’il déplace la cartographie du trouble vers des formes documentaires capables de produire un véritable sentiment de hantise sociale. Ce n’est pas une hantise abstraite ou décorative. C’est celle d’un présent qui n’a jamais fini de régler ses comptes avec ses ombres. Nelson Makengo filme cet état du monde avec une attention rare, sans surplomb, sans simplification.
Son œuvre mérite donc d’être suivie comme celle d’un cinéaste des seuils : seuil entre réel et imaginaire, entre observation et apparition, entre ville contemporaine et mémoire persistante. Peu importent alors les frontières de genre au sens étroit. Ce qui reste, c’est un regard capable de révéler combien nos espaces modernes demeurent peuplés de forces que le rationalisme ordinaire ne sait ni nommer ni dissiper.
