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Mohamed Bourouissa

Chez Mohamed Bourouissa, l'image arrive chargée d'une question politique avant même que le récit ne se stabilise : qui regarde qui, depuis quelle position, avec quelle autorité implicite ? C'est un point de départ décisif. Bourouissa vient des arts visuels, et cela se sent dans sa manière de considérer chaque cadre comme un champ de tension sociale. Mais il serait trop simple d'en faire un cinéaste de concept. Son travail possède une matérialité, une nervosité et parfois une étrangeté qui le rapprochent très directement d'un cinéma de l'inquiétude contemporaine. Là où d'autres documentent les marges, il interroge la machine visuelle qui les fabrique comme marges.

Cette interrogation donne à ses films une densité singulière pour CaSTV. Bourouissa n'a pas besoin d'inventer un monstre lorsqu'il filme les effets combinés de la surveillance, de l'assignation sociale, du spectacle médiatique et de la violence institutionnelle. Le monstre est déjà là, distribué dans les dispositifs de visibilité. D'où cette proximité avec la Horreur, non comme catalogue de motifs, mais comme art de révéler les structures prédatrices du regard contemporain.

Son travail sur les communautés périphériques, sur les gestes collectifs, sur les espaces tenus à distance du centre officiel, produit un effet très particulier. On ne regarde jamais un simple document neutre. On regarde un contre-cadre, une image qui sait qu'elle a été précédée par d'autres images, souvent hostiles ou simplificatrices. Cette conscience critique n'assèche pas la forme. Elle la rend plus vive. Le spectateur sent que chaque plan dispute quelque chose au régime dominant de représentation.

On pourrait situer Bourouissa dans les Années 2010 et les Années 2020, à la croisée de l'installation, du documentaire, de l'essai filmique et d'un certain cinéma de présence urbaine. Mais ce repérage chronologique ne suffit pas. Ce qui fait sa force, c'est la manière dont il transforme l'espace social en zone d'intensité narrative. Une rue, un terrain, un groupe, un animal, un mouvement collectif peuvent devenir les éléments d'une dramaturgie sourde, où l'ordre établi apparaît à la fois abstrait et très concret dans ses effets.

Le rapport au corps est essentiel dans cette œuvre. Les corps ne sont pas des symboles disponibles. Ils résistent, posent, se déplacent, se réapproprient parfois l'image qui voulait les capturer autrement. Bourouissa filme cette reconquête avec une acuité rare. Il comprend que la dignité visuelle n'est jamais donnée. Elle se fabrique contre des habitudes de cadrage, contre des récits déjà écrits à l'avance. C'est là que son cinéma devient profondément actif.

Cette activité formelle a une conséquence affective forte. Le spectateur n'est pas seulement amené à réfléchir. Il est rééduqué dans sa manière de voir. Ce déplacement peut produire du malaise, parce qu'il retire des sécurités perceptives. On ne sait plus tout à fait où se placer. Or cette perte de confort est précieuse. Elle ouvre la possibilité d'une image qui ne reproduit pas immédiatement la hiérarchie du monde.

Dans le contexte de CaSTV, Mohamed Bourouissa rappelle qu'il existe une épouvante du visible lui-même : celle des appareils qui classent, des récits qui enferment, des cadres qui semblent neutres alors qu'ils distribuent déjà la violence. Son cinéma répond à cette épouvante par des images fermes, conscientes, souvent magnifiques mais jamais apaisées. Ce sont des images qui regardent en retour, et ce simple retournement suffit parfois à rendre le monde beaucoup plus instable.

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