Miryam Charles
Avec Cette maison, Miryam Charles ne signe pas simplement un premier long métrage marquant: elle invente une forme de hantise diasporique où le deuil, l'exil et le fantastique cessent d'être des catégories séparées. Dès ses premières images, le film affirme un territoire rare, à la fois québécois, haïtien et spectral, où la mémoire circule moins comme souvenir que comme matière atmosphérique. Dans le paysage du cinéma canadien des Années 2020 et du Canada, Charles apparaît ainsi comme l'une des voix les plus nécessaires, précisément parce qu'elle refuse toute version pacifiée de l'appartenance.
Son travail en court métrage annonçait déjà cette puissance. Au crépuscule, Second Generation ou All the Days of May composent un ensemble où l'intime se laisse toujours traverser par des forces historiques plus vastes: la migration, le racisme, la filiation, les récits de disparition. Charles ne filme jamais la communauté comme un bloc stable. Elle filme les trous dans la transmission, les secousses de la langue, les moments où le quotidien devient poreux à ce qui n'a pas été élaboré.
Ce qui frappe d'emblée, c'est l'usage très singulier du fantastique. Chez Charles, l'irruption d'une figure spectrale n'a rien d'un ornement de genre. Elle répond à une nécessité formelle et politique. Lorsque le réel social a été construit pour rendre certains deuils illisibles, le fantôme devient moins un symbole qu'une méthode de restitution. Il permet de montrer ce qui persiste hors du cadre dominant, ce qui revient parce que rien n'a été véritablement apaisé. Cette maison touche juste à cet endroit: le surnaturel y agit comme une forme de précision.
Il faut aussi parler de sa mise en scène, qui ne cherche jamais la monumentalité du trauma. Charles préfère les densités flottantes, les couleurs assourdies, les silences où quelque chose veille. Sa direction d'acteurs accompagne cette logique. Les personnages ne sont pas surécrits comme porteurs de message. Ils existent dans une zone vibrante entre présence et retrait, entre douleur formulée et douleur souterraine. Cette retenue rend ses films plus pénétrants qu'un discours explicatif. Ils nous laissent le temps de comprendre que la violence n'est pas seulement dans l'événement, mais dans sa durée.
Le rapport entre Montréal et Haïti, chez elle, échappe aux schémas convenus de la double identité. Il ne s'agit pas de concilier deux pôles. Il s'agit de vivre dans un espace où plusieurs temporalités insistent ensemble, parfois de manière contradictoire. La maison du titre n'est donc pas seulement un lieu physique. C'est une structure mentale, affective, presque cosmique, où se déposent les pertes, les récits familiaux, les survivances politiques. Très peu de cinéastes savent donner à la diaspora une forme aussi concrète sans la réduire à un thème de dossier culturel.
Cette exigence fait de Miryam Charles une figure majeure du cinéma de genre contemporain au sens le plus ouvert du terme. Elle dialogue évidemment avec certaines traditions du Fantastique, mais elle les déplace depuis une expérience noire francophone trop rarement pensée comme productrice de formes. Son cinéma n'ajoute pas une variation identitaire à des modèles déjà établis. Il modifie les modèles eux-mêmes. Il montre que la hantise peut être une question d'histoire coloniale, de transmission interrompue, de féminité vulnérable et résistante tout à la fois.
On comprend dès lors pourquoi son travail trouve un écho naturel dans les Festivals attentifs aux écritures singulières, sans pour autant perdre sa charge concrète. Charles appartient à cette génération de cinéastes qui ont compris que le politique ne devait pas abolir le mystère, et que le mystère n'était pas une fuite hors du monde. Chez elle, les deux avancent ensemble. Les morts parlent parce que les vivants ont été empêchés d'entendre. Les maisons gardent des traces parce que les archives officielles ont failli.
Miryam Charles construit ainsi une œuvre où la fragilité devient puissance de forme. Elle ne hausse pas la voix pour imposer son monde. Elle le laisse se déposer, s'épaissir, revenir. Et c'est précisément cette patience qui bouleverse. Dans un cinéma souvent pressé d'expliquer ses blessures, elle choisit de leur donner un climat, une texture, une persistance. Le résultat est d'une beauté inquiète, et d'une justesse qui ne ressemble à personne d'autre.
