Mariano Biasin
Il faut partir de Sublime pour comprendre Mariano Biasin, parce que ce film pose d'emblée la question essentielle de son cinéma : comment filmer l'éveil d'un trouble sans le réduire à une leçon d'identité ni à un simple récit d'apprentissage. Biasin travaille dans une zone où le désir, la honte, la tendresse et la panique circulent ensemble, avec une douceur trompeuse. Rien n'y est appuyé, et pourtant tout y vibre. Dans les Années 2020, alors qu'une partie du cinéma queer s'est partagée entre manifeste et formatage festivalier, lui a choisi une ligne plus délicate, plus sensorielle, presque musicale. Cela ne l'éloigne pas du genre, au contraire : ses films savent que l'intimité peut être un terrain d'épouvante feutrée, que le corps adolescent est aussi un lieu de désordre, de fiction et de risque.
Ce qui frappe chez Biasin, c'est la netteté avec laquelle il refuse les automatismes psychologiques. Les personnages ne sont pas transformés en cas. Ils existent dans une continuité de gestes, de regards, de rythmes, de maladresses qui rendent chaque scène plus ouverte que démonstrative. Cette liberté n'empêche pas la construction. Au contraire, elle révèle une mise en scène très sûre d'elle. Le cadre laisse respirer les corps, mais il sait exactement quand un silence devient accablant, quand une proximité bascule dans l'inquiétude, quand la lumière d'un été peut commencer à paraître hostile. Le cinéaste excelle à faire glisser la sensation d'un registre à l'autre. Une scène de groupe peut soudain devenir un piège affectif. Un moment de grâce peut contenir déjà sa perte.
On pourrait dire que son cinéma habite les bords du Drame et du Coming-of-age, mais cela resterait trop sage. Ce que Biasin met en jeu touche aussi à une dimension plus secrète, plus instable. Il filme le désir comme un phénomène qui dérange l'ordre du monde visible. Non pas parce qu'il serait monstrueux, mais parce qu'il défait les catégories rassurantes dans lesquelles une communauté se raconte. Dans ce sens, son travail rejoint certains territoires du Fantastique affectif, là où l'expérience intérieure déforme la perception même du réel. Les espaces, chez lui, ont une densité très sensible : la plage, la répétition musicale, la maison, la route. Chacun devient le théâtre d'une tension entre appartenance et retrait.
Biasin a aussi l'intelligence de ne jamais confondre délicatesse et mollesse. Ses films avancent avec douceur, oui, mais cette douceur est active. Elle observe, tranche, redistribue les places. Le cinéaste sait que la violence la plus durable n'est pas forcément spectaculaire. Elle peut prendre la forme d'une plaisanterie virile, d'un rituel de groupe, d'une attente familiale, d'un avenir qu'on suppose déjà écrit pour vous. Ce sens aigu des pressions diffuses donne à son œuvre une portée qui dépasse largement le seul récit initiatique. Il filme des structures. Il montre comment un milieu fabrique ses évidences, puis ce qu'il en coûte pour s'en écarter, même légèrement. C'est là que ses films deviennent politiques sans perdre leur grâce.
Dans le paysage des Années 2010 et 2020, Mariano Biasin apparaît ainsi comme un cinéaste de la modulation fine. Il ne cherche pas l'effet de signature tonitruante. Il préfère imposer une texture, une manière de faire circuler la vulnérabilité dans le plan. Cette discrétion est une force. Elle permet à ses images de durer, de revenir après coup, quand on comprend que tel regard ou telle suspension contenait déjà le cœur du film. Peu de jeunes réalisateurs possèdent ce tact. Encore moins savent l'accorder à une pensée aussi claire des rapports entre désir, groupe et peur sociale.
Pour CaSTV, Biasin est moins une exception qu'un rappel utile : le cinéma du trouble ne passe pas seulement par les monstres, le sang ou la malédiction. Il peut surgir d'un accord de guitare, d'un été trop lumineux, d'une amitié qui n'arrive plus à rester ce qu'elle était. À cette échelle, l'horreur devient presque imperceptible, mais elle n'en est pas moins réelle. C'est même parfois là qu'elle mord le plus fort.
