Lukas Dhont
Avec Girl, Lukas Dhont a débarqué dans le cinéma européen comme un cinéaste de l'intensité tenue, de la douleur contenue dans des cadres d'une netteté presque calme. Le film a suscité des débats passionnés, parfois très durs, et c'est justement le signe d'une œuvre qui ne se laisse pas absorber tranquillement par la bonne conscience festivalière. Dhont ne filme pas le corps comme une simple donnée identitaire, ni comme un emblème abstrait. Il le filme comme un lieu de discipline, d'aspiration, de désir d'accord avec soi, et aussi de violence intériorisée.
Ce rapport au corps inscrit son cinéma dans une tradition fortement liée à la Belgique et à une certaine rigueur du cinéma d'auteur européen. Mais il serait trop simple d'en faire seulement un héritier des grands récits de l'adolescence douloureuse. Ce qui le distingue, c'est une manière d'organiser la proximité sans jamais la convertir en pure transparence psychologique. Les visages, les gestes, les postures disent énormément chez lui, mais ils ne livrent pas tout. Il demeure toujours un reste, une part de l'expérience qui excède l'explication.
Dans Close, cette qualité devient encore plus évidente. Dhont y aborde l'amitié masculine enfantine avec une finesse qui refuse à la fois le symbolisme grossier et le simple naturalisme. Le film comprend quelque chose de très rare: la cruauté sociale n'arrive pas toujours comme une agression spectaculaire. Elle peut prendre la forme d'une question, d'un regard, d'un rire retenu, d'une norme qui s'insinue entre deux corps jusque là accordés. Ce déplacement minuscule devient chez lui une déflagration.
On a parfois reproché à Dhont une beauté trop composée, comme si la maîtrise plastique venait automatiquement diminuer la vérité des affects. C'est une objection paresseuse. Son cinéma est construit, bien sûr, mais cette construction ne sert pas à embellir la souffrance. Elle sert à la rendre lisible dans sa progression, dans sa pression croissante, dans les effets qu'elle produit sur les rythmes de la vie ordinaire. Les couloirs, les terrains de jeu, les salles de danse, les maisons familiales: tout devient espace de tension.
Dans le contexte des Années 2020, où tant de films sur l'enfance ou l'identité prennent la pose de l'importance, Dhont fait preuve d'une qualité plus difficile: il sait regarder sans écraser. Cela ne veut pas dire qu'il serait un cinéaste de la neutralité. Au contraire, son point de vue est très fort. Mais il ne s'impose pas comme commentaire extérieur. Il se dépose dans le choix d'une distance, dans un raccord, dans un silence maintenu un peu plus longtemps qu'attendu. C'est là que son cinéma devient profondément émotif.
Il faut aussi souligner son rapport au temps. Dhont sait filmer l'avant et l'après d'un événement avec une intensité égale. Beaucoup de cinéastes ne savent capter que le moment du choc. Lui s'intéresse à la propagation. Comment un corps continue t il après la honte, après la perte, après la cassure intime. Comment la routine devient soudain étrangère. Comment le monde, sans avoir objectivement changé, cesse d'être habitable de la même manière. Cette attention à la durée du traumatisme donne à ses films une résonance persistante.
Le travail avec les interprètes participe de cette persistance. Dhont obtient d'eux non une performance démonstrative, mais une présence vulnérable, parfois presque nue dans sa retenue. Il semble moins chercher l'exploit de jeu que l'état juste. Cette recherche de justesse, dans des récits qui pourraient facilement virer au programme ou à l'illustration sociale, explique la force de son œuvre. Il y a chez lui un refus net du discours plaqué. Même lorsqu'un film dialogue avec de grands enjeux contemporains, il demeure attaché à ce que l'expérience a d'irrégulier et de singulier.
Lukas Dhont apparaît ainsi comme l'un des cinéastes européens les plus attentifs à la façon dont les normes s'inscrivent dans les corps avant même de devenir idées. Son cinéma n'est pas un tribunal ni un sermon. C'est un art du sensible sous pression, du lien menacé, de la fragilité saisie avec une rigueur formelle remarquable. S'il touche si profondément, c'est parce qu'il comprend que les blessures décisives ne sont pas toujours les plus visibles. Souvent, elles passent par le regard des autres, et par la manière dont ce regard redessine une vie.
