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Leyla Bouzid - director portrait

Leyla Bouzid

Avec À peine j'ouvre les yeux, Leyla Bouzid a immédiatement imposé une idée du cinéma tunisien où la jeunesse, la musique et le contrôle politique entrent en collision frontale. Il faut partir de cette énergie-là, de Tunis à la fin d'un régime, de la voix qui cherche sa propre intensité sous surveillance, parce que Bouzid filme toujours à l'endroit où l'élan vital rencontre une structure qui veut le discipliner. Son cinéma n'est jamais tiède. Il écoute les vibrations avant l'explosion.

Rattachée à la Tunisia, Bouzid travaille une matière historique et affective qui dépasse le simple "film de contexte". La famille, l'État, le désir, l'héritage intellectuel et l'espace public ne sont pas des thèmes séparés. Ils forment un réseau de pressions contradictoires à l'intérieur duquel ses personnages cherchent une voix. Ce qui est beau chez elle, c'est qu'elle ne mythifie pas cette quête. L'émancipation n'y est pas une bannière. C'est une opération fragile, souvent partielle, toujours exposée à la reprise.

Son lien avec CaSTV peut sembler indirect si l'on pense l'horreur au sens le plus littéral. Pourtant, Bouzid touche à une zone essentielle du horreur: la peur d'être parlé à sa place, assigné à une forme de vie qui vous précède et vous étouffe. Ses films savent ce que signifie vivre sous un régime d'attente, de contrôle, de loyauté forcée. Ils savent aussi que le désir, lorsqu'il se déclare, peut devenir un risque matériel. Cette conscience du danger donne à son cinéma une nervosité très singulière.

Dans Une histoire d'amour et de désir, Bouzid déplace encore son regard vers la langue, l'érotisme et la formation sentimentale, mais elle garde le même noyau: le sujet se construit dans la friction entre héritage et invention de soi. Là encore, rien d'illustratif. Le politique ne vient pas surplomber le film. Il circule dans les silences, les lectures, les hésitations du corps. Cette précision fait de Bouzid une cinéaste de la sensation pensée, capable de relier nettement l'intime et l'historique.

Son cinéma s'inscrit fortement dans les années 2010 et années 2020, au moment où plusieurs réalisatrices du Maghreb ont refusé aussi bien la folklorisation que le discours démonstratif. Bouzid appartient à cette ligne exigeante. Elle ne livre pas des personnages exemplaires. Elle filme des êtres traversés par des contradictions réelles. Cette fidélité au trouble donne à ses films leur force de durée.

La circulation de son travail dans des festivals comme Venice ou Cannes ne tient pas à une simple reconnaissance institutionnelle. Elle tient au fait qu'elle sait faire du cinéma comme lieu de tension vive, où chaque scène porte à la fois un poids historique et une vibration immédiate. Peu de films sur la jeunesse politique évitent à ce point la raideur.

Pour CaSTV, Leyla Bouzid importe comme cinéaste du seuil incandescent. Le seuil entre enfance et âge adulte, entre héritage et invention, entre parole intime et parole publique. Chez elle, ce passage n'a rien d'abstrait. Il brûle, et c'est précisément cette chaleur qui rend ses films si profondément vivants.