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Leah Johnston - director portrait

Leah Johnston

Avec The Curse of Audrey Earnshaw, Leah Johnston entre dans le champ du genre par la grande porte du gothique rural : une communauté close, une jeune figure féminine chargée d'ambivalence, une terre qui semble tenir registre des fautes et des privations. C'est un point d'entrée précieux parce qu'il situe d'emblée son cinéma dans une tradition reconnaissable, celle du Folk Horror, tout en montrant qu'elle ne la pratique pas comme une série de citations. Johnston comprend que la campagne n'est inquiétante au cinéma que lorsqu'elle devient un système moral opaque.

Le film se déroule dans une temporalité flottante, proche d'un passé colonial ou pionnier jamais entièrement stabilisé. Cette indétermination compte. Elle permet à Johnston de faire du décor historique autre chose qu'un simple costume d'époque. Le village, les maisons, les récoltes et les corps épuisés ne servent pas seulement à installer une ambiance. Ils définissent une économie de la pénurie, du soupçon et du contrôle collectif. La peur naît d'abord de là. Avant même qu'une dimension surnaturelle n'affleure, le monde apparaît comme un organisme social capable d'écraser tout ce qui lui résiste.

Ce rapport à la communauté distingue Johnston de nombreuses mises en scène contemporaines du féminin monstrueux. Là où certaines réduisent l'héroïne à un symbole univoque de vengeance ou d'émancipation, elle préfère travailler l'ambivalence. Audrey n'est ni pure victime ni simple puissance maligne. Elle concentre des affects contradictoires, des projections collectives, des peurs patriarcales, des désirs d'ordre et des pulsions de destruction. Johnston filme admirablement cette condensation. Son personnage devient le point où se nouent la superstition, la faim, la sexualité et la terreur religieuse.

Formellement, la cinéaste sait donner de l'épaisseur aux matières. La boue, le bois, les tissus, les visages marqués par le travail et la privation composent un univers où le corps ne peut jamais s'abstraire de son environnement. Cette densité matérielle évite au film le piège du joli gothique de vitrine. Le Canada rural qu'elle met en scène n'a rien d'un décor de carte postale maudite. C'est un monde rude, serré, presque asphyxié, où la spiritualité et la violence cohabitent sans médiation. La mise en scène gagne ainsi une vérité sensorielle essentielle.

Johnston excelle aussi dans la gestion du regard collectif. Les groupes, chez elle, sont toujours déjà un peu monstrueux. Un cercle de femmes, une assemblée silencieuse, un voisinage qui observe depuis ses fenêtres peuvent produire autant de terreur qu'une apparition. C'est là que son cinéma rejoint le meilleur du Horreur communautaire : il comprend que la foule n'est pas menaçante seulement lorsqu'elle lynche, mais dès qu'elle prétend incarner l'ordre naturel. La norme devient machine d'épouvante.

On sent également une vraie intelligence de la lenteur. Johnston n'utilise pas la temporalité étirée comme signe extérieur de prestige. Elle s'en sert pour laisser la cruauté infuser. Les plans durent le temps nécessaire pour faire ressentir la fatigue d'un monde, la fermeture progressive d'une issue, la façon dont une croyance devient sentence. Les Années 2020 ont vu proliférer les œuvres qui confondent lenteur et noblesse. Johnston appartient à une minorité plus intéressante : celle des cinéastes qui savent convertir la durée en pression dramatique.

Ce qui demeure après la projection, c'est moins le souvenir d'un "twist" que celui d'une société malade, incapable de se penser autrement que par la désignation d'un foyer impur. En cela, Leah Johnston fait beaucoup plus qu'orner le genre de beaux atours ruraux. Elle rappelle que le folk horror fonctionne lorsqu'il met à nu l'alliance entre survie matérielle, autorité symbolique et peur du féminin. Son film capte cette alliance avec suffisamment de précision pour dépasser l'exercice de style. Dans le catalogue de CaSTV, sa présence signale une évidence bienvenue : l'horreur rurale n'est jamais seulement une affaire de folklore. C'est une affaire de pouvoir, de famine, de croyance et de regards qui condamnent avant de comprendre.

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