Laura Citarella
Trenque Lauquen avance comme un roman qu'on aurait laissé proliférer au cinéma, avec ses pistes secondaires, ses détours, ses faux secrets, ses changements d'échelle, et c'est précisément là que Laura Citarella affirme sa singularité. Son cinéma aime les récits qui s'ouvrent au lieu de se refermer, les enquêtes qui deviennent des labyrinthes affectifs, les personnages féminins qui échappent à la fonction de mystère pour devenir les véritables organisatrices du récit. Citarella ne filme pas l'énigme comme manque à combler. Elle la filme comme forme de vie.
Cette confiance dans la prolifération narrative la place à part dans le cinéma argentin contemporain. Alors que tant d'oeuvres associent encore l'auteurisme à la retenue, au minimalisme ou à la raréfaction des événements, Citarella choisit l'expansion. Ses films pensent par bifurcation. Une histoire en contient une autre, qui en contient une autre encore. Le spectateur n'est pas invité à résoudre le film comme un casse tête mais à habiter son réseau. Cette hospitalité du récit est une qualité rare.
On aurait tort pourtant d'y voir une simple virtuosité structurelle. Si les détours fonctionnent si bien, c'est parce qu'ils restent toujours liés à des lieux, à des voix, à des relations très concrètes. Citarella filme des communautés, des provinces, des habitudes, des archives, des désirs de fuite, tout un tissu d'existence qui donne du poids à la fiction. Dans les Années 2010 puis les Années 2020, elle participe ainsi à une redéfinition très stimulante de ce que peut être un cinéma d'auteur populaire: savant sans être fermé, littéraire sans perdre le plaisir du récit.
Il faut aussi souligner son rapport au collectif El Pampero Cine, non comme simple contexte de production, mais comme manière de penser le cinéma hors des hiérarchies industrielles rigides. On sent dans ses films une liberté de fabrication qui autorise la durée, le déplacement, l'accumulation des motifs. Cette liberté n'aboutit pas au désordre. Elle permet au contraire une forme d'élasticité narrative très maîtrisée. Citarella sait exactement quand une scène doit sembler nous éloigner du centre alors qu'elle est déjà en train de le redéfinir.
Son usage de l'enquête est particulièrement riche. Chez elle, chercher quelqu'un, un document, une explication ou un signe revient toujours à reconfigurer le monde autour de cette recherche. L'enquête n'est pas un moteur neutre. C'est une machine à produire des récits, des projections, des malentendus, des complicités. Sous cet angle, son cinéma touche parfois au mystery ou au thriller, mais en les ouvrant à une logique plus généreuse, moins soumise à la résolution finale.
Le féminin y occupe une place décisive. Citarella filme des femmes qui lisent, circulent, organisent, disparaissent, mentent peut-être, imaginent beaucoup. Elle refuse les catégories confortables de victime, de muse ou d'énigme passive. Ses personnages déplacent le centre de gravité de la fiction. Ils sont les agents du récit autant que ses zones d'opacité. Cette redistribution est l'une des plus belles choses dans son oeuvre.
Laura Citarella compte parce qu'elle rappelle que le cinéma peut encore être un art du feuilleton latent, de la curiosité, du détour fertile. Elle fait confiance à l'intelligence du spectateur sans lui imposer l'austérité comme preuve de sérieux. Son oeuvre respire, raconte, s'égare volontairement, puis montre que l'égarement était déjà une méthode de connaissance. Dans un paysage souvent obsédé par la bonne taille des films et la clarté des formats, cette amplitude fait figure de geste politique autant qu'esthétique.
