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Kim Sung-soo - director portrait

Kim Sung-soo

Asura: The City of Madness donne immédiatement la mesure du cinéma de Kim Sung-soo: une ville saturée de corruption, des hommes enfermés dans des chaînes de loyauté toxiques, une violence qui ne surgit pas comme accident mais comme climat permanent. Ce n'est pas un cinéma de la pure élégance chorégraphique, même s'il sait être spectaculaire. C'est un cinéma de l'asphyxie morale. Kim Sung-soo filme des mondes où l'action n'ouvre pas vers la liberté mais vers l'enfoncement, où chaque décision prise pour survivre accroît encore le niveau de compromission.

Cette noirceur le distingue au sein du cinéma sud-coréen. Là où d'autres travaillent la torsion ironique ou le jeu virtuose des registres, Kim Sung-soo avance avec une frontalité plus lourde, plus tragique, parfois presque suffocante. Ses films de gangsters, de policiers ou de catastrophe n'ont pas pour but principal de divertir par la simple énergie du récit. Ils cherchent à montrer comment des structures de pouvoir fabriquent un présent sans sortie claire. Le genre, chez lui, est un instrument de diagnostic.

On pourrait dire qu'il est l'un des grands cinéastes coréens de la contamination institutionnelle. Les autorités, les chefs, les intermédiaires, les exécutants, tous participent à un système dont la violence paraît à la fois ordinaire et incontrôlable. Dans les Années 1990 jusqu'aux Années 2010, son oeuvre observe la modernité urbaine comme une fabrique de cynisme et de panique. Même lorsqu'il aborde la catastrophe à grande échelle, comme dans des récits de crise sanitaire ou d'effondrement collectif, il garde cette intuition: ce qui menace une société n'est jamais seulement l'événement, mais le tissu de rapports de force qui détermine sa réponse.

Son sens du mouvement mérite d'être souligné. Kim Sung-soo sait lancer un film, le faire courir, le précipiter dans l'urgence. Mais cette vitesse ne vaut pas pour elle-même. Elle sert à faire sentir un monde où chacun agit trop tard, ou dans la mauvaise direction, ou avec des informations volontairement déformées. Le suspense naît de cette désorientation organisée. Le spectateur ne regarde pas seulement un danger extérieur progresser. Il voit un système incapable de produire autre chose que de la violence en chaîne.

Il faut aussi parler des corps masculins dans son cinéma. Ce sont rarement des figures héroïques au sens classique. Ce sont des hommes tendus, usés, humiliés, dressés à la brutalité, pris entre obéissance et rage. La mise en scène ne les absout pas, mais elle montre combien leur violence répond à une architecture de pouvoir qui les dépasse tout en les utilisant. Cette lecture du masculin comme symptôme social, plus que comme pure psychologie, donne à ses films une densité politique réelle.

Même ses débordements lui appartiennent. Kim Sung-soo peut forcer l'intensité, charger le cadre, pousser la corruption jusqu'à un degré de paroxysme presque grotesque. Mais ce grotesque n'est pas un défaut de goût séparé du sujet. Il est la vérité d'un monde devenu obscène, où le pouvoir n'a même plus besoin de sauver les apparences. Sous cet angle, son cinéma touche par moments à une forme de thriller apocalyptique, comme si la ville moderne révélait enfin ce qu'elle contenait depuis toujours.

Kim Sung-soo compte parce qu'il maintient vive une idée du cinéma de genre comme machine à sonder la décomposition publique. Il ne filme pas seulement des intrigues criminelles ou des désastres collectifs. Il filme la manière dont une société s'accoutume au pire, puis s'y organise. Dans un paysage où tant de thrillers confondent noirceur et prestige, cette brutalité sans fard garde une force intacte.