Kevin Smith
Quand Kevin Smith tourne Red State, il prend à revers l'image publique qui lui collait à la peau depuis des années. Fini le confort relatif du bavardage pop, des digressions de comptoir et d'une génération élevée dans la consommation ironique des mythologies culturelles. Ce film sec, mauvais coucheur, nerveusement religieux et politiquement empoisonné rappelle qu'un cinéaste catalogué comme comique peut, à un moment donné, trouver dans l'horreur une manière plus frontale de regarder l'Amérique. À partir de là, son parcours devient plus intéressant qu'une simple marque d'auteur reconnaissable.
Smith a d'abord été identifié à une économie indépendante très précise, celle du cinéma américain des Années 1990, quand la parole vernaculaire, l'autobiographie déguisée et la culture geek pouvaient encore fonctionner comme matière première d'un geste de cinéma. Il y avait là un sens aigu du rythme verbal, mais aussi une tendance à l'autoréférence qui risquait l'asphyxie. Le virage vers des oeuvres plus sombres, ou plus franchement grotesques, n'est pas un accident marginal dans sa carrière. C'est une manière de tester les limites de son propre dispositif.
Ce qui le rend pertinent pour une base orientée vers le genre, c'est précisément ce déplacement. Smith n'arrive pas à l'horreur comme un styliste né du macabre. Il y arrive comme un moraliste méfiant envers l'innocence américaine, envers la marchandise spirituelle, envers le spectacle médiatique de la conviction. Tusk pousse ce soupçon dans une direction plus absurde et plus corporelle: le récit de transformation y devient farce démente, expérience de mauvais goût délibéré, cauchemar burlesque où l'on sent pourtant une vraie fascination pour la mutilation identitaire.
Cette oscillation entre satire, dégoût et tendresse disgracieuse définit assez bien son meilleur cinéma récent. Smith n'est pas un formaliste souverain. Ses cadres ne cherchent pas la majesté, son montage ne feint pas l'élégance aristocratique. En revanche, il possède une qualité que beaucoup de cinéastes plus respectés ont perdue: il sait quand une idée idiote peut produire une image mémorable, et il sait aussi que l'indécence, si elle est suffisamment assumée, peut révéler des vérités qu'un ton plus noble neutraliserait aussitôt.
Le rapport aux États-Unis reste central. Chez lui, l'Amérique n'est pas seulement un décor suburbain ou provincial. C'est un pays saturé de rhétorique, de religion performative, de fantasmes de célébrité et de masculinités instables. Même dans ses films les plus relâchés, cette dimension est là. Les personnages parlent beaucoup parce qu'ils vivent dans une culture où l'identité se fabrique à coups de langage, de pose, de blague, de référence. Quand l'horreur fait irruption, elle n'annule pas ce tissu verbal. Elle le contamine. Le bavardage devient défense, aveu, panique.
Les Années 2010 l'ont vu se transformer en une figure presque expérimentale malgré lui, au sens où il a accepté de faire exister des films profondément inégaux mais risqués, parfois ridicules, parfois étonnamment vénéneux. Cette prise de risque mérite plus d'attention que le commentaire paresseux sur un auteur "cultissime". Le culte fige. Or Smith devient surtout intéressant quand il déplace ses propres acquis, quand il accepte la dissonance, quand il fait passer son goût du dialogue dans des structures de siège, de terreur ou de métamorphose.
Il ne faut pas lui demander la pureté. Son cinéma est trop impur pour cela, trop bavard, trop joueur, trop attaché aux accidents de ton. Mais cette impureté constitue aussi sa promesse. Elle permet à des films qui pourraient n'être que des exercices de fan de bifurquer vers quelque chose de plus inquiet, de plus amer, parfois de plus grotesquement poignant. Peu de cinéastes américains issus de l'indépendance des années Miramax ont accepté avec autant d'obstination de devenir, au risque du ridicule, une figure du débordement.
Kevin Smith compte donc moins comme gardien d'une marque que comme symptôme fertile d'un cinéma américain incapable de rester à sa place. Lorsqu'il touche juste, il rappelle que le genre peut servir à détraquer les récits confortables qu'un auteur se raconte sur lui-même. C'est dans cette zone d'inconfort, entre satire triviale et cauchemar franchement bête, que son travail trouve sa forme la plus vivante.
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