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Kan Eguchi - director portrait

Kan Eguchi

Avec Mad Cats, Kan Eguchi s’avance par une porte latérale que le cinéma de genre aime rarement emprunter avec autant d’aplomb : celle de la farce absurde, du road movie idiot et du film de baston bricolé comme un fanzine devenu image. Rien chez lui ne cherche la respectabilité. Son énergie tient au contraire à une façon très libre de combiner le nonsense, la culture pop et la violence burlesque. C’est un cinéma qui court vite, pense en travers, et transforme l’improvisation apparente en signature.

Ce qui distingue Eguchi, c’est d’abord son goût pour la collision des registres. Le récit peut partir d’une enquête dérisoire, bifurquer vers la satire de sous-cultures locales, puis finir par faire entrer en scène des figures qui semblent sorties d’un manga malade. Cette mobilité n’a rien d’un caprice. Elle correspond à une idée très claire du plaisir de cinéma : surprendre par déplacement, casser les attentes avant qu’elles se stabilisent, préférer la trajectoire erratique à la progression parfaitement huilée. Dans cette logique, le cinéma japonais n’est pas pour lui une tradition à citer pieusement, mais un terrain de jeu où le grotesque et l’élan physique peuvent encore produire de la fraîcheur.

La texture de ses films est capitale. Kan Eguchi ne cherche pas le poli, il cherche le nerf. Les cadres, les ruptures de ton, le tempo des scènes donnent souvent l’impression d’un geste fait à la main, presque punk dans sa façon d’assumer l’irrégularité. On sent moins la volonté de construire un univers total que celle de faire tenir ensemble des morceaux hétérogènes avec assez de vitesse pour qu’ils deviennent une proposition esthétique. C’est pour cela que ses films parlent si bien aux amateurs de comédie horrifique et de genre déviant : ils savent que le mauvais goût peut devenir une méthode, à condition d’être soutenu par un vrai sens du rythme.

Eguchi travaille également une idée très fertile de l’héroïsme raté. Ses personnages n’ont rien de conquérants. Ils avancent comme des corps un peu perdus, ballotés par des situations trop grandes pour eux, mais sauvés par une obstination comique. Cela donne à ses récits une dimension affective inattendue. Derrière le chaos, il y a souvent une tendresse pour les marginaux, les inadaptés, les êtres qui ne trouvent pas leur place dans l’ordre social ordinaire. Le rire ne les écrase pas, il les accompagne. C’est une nuance essentielle, et elle explique pourquoi ses films évitent la pure blague référentielle.

On pourrait dire que Kan Eguchi appartient pleinement aux années 2020, non parce qu’il suivrait une mode, mais parce qu’il comprend très bien l’état contemporain de la circulation des formes. Ses films semblent nourris à la fois par le cinéma de minuit, les séries B internationales, l’imaginaire internet et une culture du détournement qui refuse les hiérarchies trop nobles. Pourtant, cette dispersion n’aboutit pas à une œuvre cynique. Il y a chez lui un enthousiasme tactile, presque enfantin, pour les figures de cinéma les plus voyantes : poursuites, affrontements, personnages excentriques, accessoires absurdes, gags physiques qui dérèglent soudain le ton général.

Sa place dans un catalogue horrifique se comprend alors sans difficulté. Même quand il ne fait pas de l’horreur au sens strict, Kan Eguchi travaille un territoire voisin où le monstrueux cesse d’être une essence pour devenir une qualité d’ambiance. Un monde légèrement décalé peut être plus inquiétant qu’un monde explicitement démoniaque, parce qu’il retire au spectateur ses repères de lecture. Le film n’annonce pas : voici la peur. Il murmure plutôt : voici un espace où la logique humaine a commencé à glisser.

C’est peut-être cela, au fond, qui rend Eguchi attachant et singulier. Il ne traite jamais le bizarre comme une décoration. Il en fait une morale du récit. Quand tant de cinéastes de genre cherchent la citation élégante ou la surenchère calculée, lui préfère la ligne tordue, l’accident fécond, le gag qui tourne mal. Le résultat n’a pas la perfection des objets trop bien calibrés. Il a mieux : une vitalité. Et cette vitalité, dans un paysage souvent saturé de produits impeccablement morts, vaut déjà comme manifeste.

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