Jordan Canning
Avec Suck It Up, Jordan Canning pose une question qui reviendra souvent dans son travail : comment filmer des êtres en train de s'abîmer sans transformer leur douleur en marchandise émotionnelle. Le film avance par secousses, par silences tendus, par moments où l'amitié, le deuil et l'auto-destruction semblent se mêler au point de devenir presque indiscernables. Canning ne cherche pas l'effet de prestige du drame indépendant. Elle préfère une ligne plus rugueuse, plus instable, où les personnages restent difficiles à résumer moralement.
Ancrée dans le cinéma du Canada et remarquée surtout à partir des années 2010, Canning appartient à une scène qui a souvent dû inventer ses films dans des conditions modestes sans pour autant céder au naturalisme plat. Chez elle, la modestie budgétaire ne devient pas vertu automatique. Elle s'accompagne d'un vrai sens de la tonalité. Les atmosphères comptent, les changements de registre aussi. Une scène peut commencer dans l'observation banale et finir dans une cruauté très nette. Ce goût du glissement lui permet d'approcher les états affectifs sans psychologie démonstrative.
Ce qui frappe d'abord, c'est son attention aux relations féminines lorsqu'elles cessent d'être lisibles selon les catégories confortables de la solidarité ou de la rivalité. Canning comprend que l'intimité entre femmes peut être traversée de dépendance, d'agressivité, de protection réelle et de ressentiment immédiat. Cette complexité n'est pas traitée comme un manifeste, mais comme une donnée concrète de la vie sociale. D'où des personnages qui paraissent souvent en déséquilibre, non parce qu'ils seraient écrits pour symboliser une idée, mais parce qu'ils sont pris dans des relations qui les dépassent.
Son travail en télévision et en cinéma a également consolidé une qualité précieuse : la capacité à installer rapidement un monde sans sacrifier l'épaisseur des affects. Canning sait découper une scène pour en faire ressortir la tension sous-jacente plutôt que l'information brute. Le dialogue, chez elle, n'est pas souverain. Il ment beaucoup, contourne, protège mal. Ce sont souvent les rythmes, les interruptions ou les changements d'énergie qui disent l'essentiel. On reconnaît là une cinéaste attentive au comportement plus qu'à la déclaration.
Il y a aussi, dans ses films, une forme de dureté assez salubre. Canning ne caresse pas ses personnages dans le sens du poil pour obtenir l'adhésion du spectateur. Elle accepte qu'ils soient inconsistants, pénibles, autocentrés, parfois injustes. Mais cette dureté n'a rien de cynique. Elle part d'une intuition simple : la fragilité ne rend pas automatiquement aimable, et la souffrance ne purifie personne. Cette lucidité donne à son cinéma une qualité nerveuse, presque anti-sentimentale, qui le protège du pathos.
Quand elle se rapproche du fantastique ou du genre, ce n'est d'ailleurs pas pour quitter le réel, mais pour en accentuer les lignes de stress. Canning paraît intéressée par les moments où l'expérience ordinaire devient légèrement irréelle, comme si l'émotion, la fatigue ou la perte altéraient la texture même du monde. Ce n'est pas un fantastique de démonstration. C'est un fantastique de contamination discrète, qui travaille la perception avant le récit.
Dans le contexte du cinéma canadien des années 2020, cette position compte. Beaucoup d'oeuvres indépendantes se débattent entre deux pièges : l'identité de festival soigneusement emballée et l'imitation de modèles américains plus rentables. Canning suit une autre voie. Elle fait confiance à des récits plus cassés, à des intensités moins prévisibles, à des personnages qui ne se laissent pas reconduire vers une morale rassurante. Jordan Canning n'est pas une cinéaste du grand énoncé. Elle travaille plus finement, à hauteur de relations mal tenues, de corps fatigués, de paroles qui ratent. C'est précisément cette échelle qui donne à ses films leur mordant.
