John Cassavetes
A Woman Under the Influence ouvre d'emblée le vrai continent de John Cassavetes : un cinéma américain où les visages ne servent plus à illustrer des rôles, mais deviennent des champs de bataille affectifs. On a souvent résumé Cassavetes à l'indépendance, à l'improvisation, à la liberté contre Hollywood. Tout cela contient une part de vérité, mais reste extérieur à l'essentiel. Cassavetes n'est pas grand parce qu'il travaille à côté du système. Il est grand parce qu'il a réinventé la manière de filmer les êtres quand ils n'arrivent plus à faire tenir ensemble amour, identité, famille et représentation sociale.
Son œuvre est inséparable du cinéma américain des années 1960 et années 1970, mais elle garde une étrangeté intacte. Alors que le Nouvel Hollywood cherchait parfois à moderniser les genres, Cassavetes a préféré déplacer le centre même du drame. Il n'organise pas d'abord ses films autour d'une intrigue ou d'une progression psychologique claire. Il travaille la durée d'une crise, la répétition d'une blessure, l'embarras d'un groupe, la façon dont un corps excède soudain toutes les catégories convenues. Ce cinéma de l'instabilité reste profondément narratif, mais sa narration passe par l'intensité relationnelle plutôt que par le simple enchaînement des faits.
Faces l'avait déjà montré avec une brutalité magnifique. Le film dissèque la comédie sociale, le mariage, l'alcool, la séduction et l'usure avec une proximité presque insoutenable. Rien n'y est confortable. Les rires dérapent, les conversations tournent à vide, le désir lui même devient un test cruel de ce que chacun peut encore supporter. Cassavetes filme les scènes comme si elles pouvaient exploser à tout instant. Pourtant, cette tension n'est jamais chaotique au hasard. Elle repose sur un sens prodigieux du rythme, de la relance, de la répétition, de la présence physique des acteurs.
La question de l'acteur est évidemment centrale. Cassavetes ne cherche pas la performance décorative. Il pousse les interprètes vers un point où jouer devient presque risquer sa propre image. Gena Rowlands, Ben Gazzara, Peter Falk et d'autres ne sont pas seulement dirigés. Ils sont engagés dans une aventure où le personnage cesse d'être une figure stable pour devenir une circulation de désirs, de peurs et de contradictions. Opening Night est à cet égard un film clé : le théâtre, le vieillissement, l'alcool, la célébrité et la panique d'être regardée s'y condensent jusqu'à faire de la scène un espace de désintégration magnifique.
Il faut aussi rappeler à quel point Cassavetes est un cinéaste de la communauté, mais d'une communauté douloureuse, presque impossible. Ses films reviennent sans cesse au couple, à la famille, à la bande d'amis, à tous ces groupes censés protéger les individus et qui deviennent aussi les lieux de leur plus grande exposition. A Woman Under the Influence atteint ici une intensité que peu de films égalent. La maison familiale n'y est ni refuge ni simple prison. C'est un théâtre où les normes du comportement, de la féminité, de la respectabilité et de la santé mentale se referment sur un être qui déborde.
Le drame chez Cassavetes n'est jamais propre. Il bave, trébuche, recommence, insiste. Cette insistance est sa morale. Elle refuse les simplifications du diagnostic. Les personnages ne sont pas expliqués par une cause unique, et les scènes ne viennent pas distribuer des verdicts. Au contraire, elles laissent apparaître l'épaisseur pénible du vivre ensemble. C'est pourquoi ses films peuvent être éprouvants. Ils nous retirent le confort de l'observation supérieure.
On a parfois opposé Cassavetes au style, comme si son énergie brute s'accommodait mal de la forme. C'est une erreur complète. Son cinéma est au contraire d'une précision extraordinaire. Le cadre, les gros plans, les éclats de montage, l'usage des espaces domestiques, tout est travaillé pour produire une expérience de proximité et de déséquilibre. Il invente une forme qui paraît déborder alors qu'elle est minutieusement construite pour laisser advenir l'imprévisible.
John Cassavetes demeure ainsi l'un des très grands noms du cinéma moderne, non comme monument intimidant, mais comme rappel incessant de ce que filmer peut encore vouloir dire. Filmer, chez lui, c'est accepter que les êtres soient plus contradictoires que les récits qui les contiennent, que l'amour soit souvent violent sans cesser d'être amour, et que la vérité émotionnelle naisse moins de la maîtrise que du risque. Peu de cinéastes ont regardé d'aussi près les zones où la personne se fissure sous le poids des rôles sociaux. Peu ont donné à ces fissures une telle beauté inquiète.
