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Joe Cornish - director portrait

Joe Cornish

On entre le mieux dans Joe Cornish par Attack the Block, non parce que le film résumerait tout, mais parce qu'il y condense une idée devenue rare dans le cinéma britannique: la culture populaire peut être vive, drôle, rageuse et formellement nette sans jamais prendre son public de haut. Cornish vient de cette zone de frottement entre la comédie, le récit d'aventure et le cinéma de science-fiction, mais il y ajoute un sens très précis du quartier, de la bande, de la vitesse verbale, bref de tout ce qui fait qu'un film existe socialement avant même d'exister comme intrigue. Dans le Royaume-Uni, au tournant des années 2010, cette énergie avait quelque chose de salutaire.

Ce qui distingue Cornish de beaucoup de cinéastes passés par l'écriture ou la télévision, c'est qu'il comprend la valeur dramatique de la densité. Chez lui, un monde se dessine vite, mais jamais sommairement. Quelques répliques suffisent à installer une hiérarchie de groupe, une fatigue de classe, un territoire affectif. Dans Attack the Block, les couloirs, les cages d'escalier, les parkings et les appartements ne servent pas seulement de décor au siège extraterrestre. Ils fabriquent une géographie morale. Le film ne demande pas qu'on idéalise ses adolescents; il exige qu'on les voie enfin à la bonne échelle, c'est-à-dire dans la complexité concrète de leur lieu de vie. C'est là que l'humour de Cornish devient politique sans pesanteur.

Il faut insister sur ce point: son cinéma n'est pas simplement « geek », au sens paresseux du terme. Il travaille avec des formes de mémoire populaire, oui, avec des affects de spectateur nourri au fantastique, à la bande dessinée, au blockbuster d'aventure. Mais il ne s'abandonne jamais à la citation comme refuge. Son geste consiste plutôt à rendre ces héritages à nouveau opérants, à les brancher sur une expérience présente du monde. L'invasion dans Attack the Block n'est pas un clin d'oeil nostalgique à la série B. Elle devient une machine à révéler les lignes de fracture d'une ville, la violence des perceptions médiatiques, la vitesse avec laquelle un jeune corps racisé est classé comme menace avant d'être reconnu comme sujet.

Quand Cornish passe ensuite à The Kid Who Would Be King, le déplacement semble net, mais la logique profonde demeure. Le film reprend la matière arthurienne pour la rabattre sur la jeunesse anglaise contemporaine, sur l'école, l'amitié, l'incertitude civique. Là encore, ce qui l'intéresse n'est pas la grandeur abstraite du mythe, mais la possibilité de le faire tenir dans des corps ordinaires, dans des accents, dans des peurs bien terrestres. Le merveilleux n'arrive pas comme un supplément de prestige. Il sert à mesurer ce qui manque au présent. Cette manière d'adosser l'épopée à la vie courante dit beaucoup d'un auteur qui croit encore à la fiction comme outil d'émancipation.

Son rapport au ton mérite aussi qu'on s'y arrête. Cornish sait que le cinéma populaire échoue souvent par dérèglement d'intention: trop d'ironie, et plus rien ne compte; trop de sérieux, et le jeu se fige. Lui travaille la mobilité. Une scène peut passer de la vanne sèche à l'effroi, de l'élan aventureux à une note plus mélancolique, sans que le film se casse en morceaux. Cette souplesse n'a rien de facile. Elle suppose une mise en scène capable d'organiser les écarts sans les neutraliser. Dans le paysage du Royaume-Uni, où la comédie de genre est fréquemment rabattue vers la pose ou l'auto commentaire, Cornish garde une droiture narrative précieuse.

Il y a enfin chez lui une confiance presque ancienne dans le plaisir de raconter. Cela pourrait sembler modeste, mais c'est une qualité de plus en plus rare dans les années 2020. Ses films veulent avancer, distribuer des motifs, donner des responsabilités à chaque personnage, installer des enjeux lisibles sans renoncer à l'intelligence. Cette clarté n'est pas du simplisme. C'est au contraire le signe d'un artisan très sûr de ses moyens, capable de faire respirer le spectacle sans dissoudre ce qui le rend nécessaire.

Joe Cornish occupe ainsi une place singulière entre plusieurs traditions: la verve britannique, l'héritage du cinéma d'aventure, la nervosité urbaine du film de siège, la tendresse pour les communautés provisoires. Son œuvre reste brève, mais elle a de la tenue parce qu'elle défend une idée forte du populaire. Non pas un populaire abaissé, simplifié, cyniquement formaté, mais un populaire précis, généreux, traversé par le monde réel. C'est déjà beaucoup. C'est même, aujourd'hui, assez rare pour compter.