Jeremy Sims
Avec Last Train to Freo, Jeremy Sims aborde l'espace clos non comme un simple décor de suspense, mais comme une chambre d'écho pour la violence sociale australienne. Un wagon, quelques passagers, une nuit qui semble durer trop longtemps: il n'en faut pas davantage pour faire apparaître un pays sous pression, tendu entre camaraderie de façade, agressivité masculine et panique larvée. Ce point de départ dit beaucoup de son cinéma. Sims comprend que le danger n'a pas toujours besoin de mythologie. Il suffit qu'une situation ordinaire cesse d'être régulée.
Son travail n'appartient pas exclusivement au genre, mais il le frôle avec une insistance qui mérite attention. La menace, chez lui, naît souvent d'un contexte concret, d'une promiscuité, d'un embarras, d'un rapport de force qui se met à gonfler dans un espace trop petit. Voilà pourquoi ses films peuvent glisser vers le thriller sans perdre leur ancrage réaliste. Jeremy Sims ne cherche pas à fabriquer des machines de peur abstraites. Il préfère laisser le malaise sortir des comportements, du langage, des codes virils qui régissent les échanges entre inconnus.
Dans le paysage du cinéma australien, cette orientation a une vraie pertinence. L'Australie filmique sait depuis longtemps que son imaginaire ne se limite pas au désert ou à la nature hostile. Il existe aussi une angoisse urbaine, faite de tensions de classe, d'alcool, de dérision et de brutalité ordinaire. Sims capte cela avec une sécheresse bienvenue. Il filme des situations que tout le monde croit maîtriser jusqu'au moment où elles dérapent. Ce dérapage l'intéresse moins pour son spectaculaire que pour ce qu'il révèle des hiérarchies implicites entre les corps.
Sa mise en scène est volontiers efficace, sans maniérisme superflu. On y sent le goût du récit tendu, du dispositif lisible, de la montée progressive des enjeux. Mais cette efficacité n'est pas neutre. Elle soutient une vision assez sombre des interactions humaines lorsque les cadres sociaux vacillent. Un train de banlieue, un pub, un groupe coincé ensemble pour quelques heures: voilà des lieux où la façade civilisée se fissure vite. Jeremy Sims le sait, et c'est là qu'il rejoint discrètement le territoire du thriller et de l'horreur.
Il serait trompeur de le présenter comme un styliste du malaise pur. Sims demeure attaché à des formes de narration accessibles, à des personnages que l'on peut situer immédiatement, à des conflits qui gardent une dimension sociale reconnaissable. C'est même ce pragmatisme qui fait la force de ses meilleurs moments. Le film n'a pas besoin de vous annoncer qu'il parle d'un monde violent. Il suffit de regarder comment les regards changent, comment la plaisanterie devient menace, comment l'espace se rétrécit à mesure que chacun défend sa place.
Inscrit dans les années 2000 et 2010, son parcours témoigne d'une manière intéressante d'habiter les marges du genre sans s'y installer complètement. Jeremy Sims sait que le cinéma populaire gagne parfois à emprunter au suspense sa structure la plus simple: mettre des individus dans une situation banale et observer combien de temps la normalité tient. Chez lui, elle tient rarement longtemps.
Ce qui reste, au fond, c'est une attention précise à la fragilité du contrat social. Ses films suggèrent que la civilité est souvent un vernis mince, surtout lorsqu'elle se mesure à la peur, à l'ego ou à la domination. Ce n'est pas un cinéma des monstres. C'est un cinéma où l'humain n'a pas besoin d'aide pour devenir inquiétant.
