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Jayro Bustamante - director portrait

Jayro Bustamante

Avec La Llorona, Jayro Bustamante accomplit un geste que peu de cinéastes contemporains osent mener avec une telle netteté: prendre une figure du folklore pour la retourner contre l'histoire d'État, contre l'impunité, contre la mémoire coloniale elle-même. C'est une entrée absolument singulière. Chez Bustamante, le fantastique ne flotte pas au-dessus du réel comme une brume poétique. Il arrive chargé de noms, de crimes, de hiérarchies raciales et de silences judiciaires. Le mythe n'est pas un supplément d'âme. Il est une manière de forcer les classes dominantes à entendre enfin ce qu'elles ont passé leur temps à neutraliser. Voilà pourquoi son cinéma compte autant dans le paysage de l'horreur mondiale récente.

Bustamante vient du Guatemala, et cette donnée n'est pas un simple renseignement biographique. Elle traverse son travail de part en part. Ses films interrogent la manière dont une société se regarde, ou plus exactement refuse de se regarder, lorsqu'elle repose sur des violences historiques que l'ordre social continue de protéger. Ixcanul montrait déjà l'épaisseur de ce problème à travers la langue, la terre, les rapports de classe et la dépossession. La Llorona va plus loin en faisant du cinéma de fantômes un tribunal intime. La maison bourgeoise y devient un lieu d'asphyxie morale, un dispositif acoustique où les voix des victimes reviennent fissurer le confort des héritiers de la violence.

Ce qui impressionne chez Bustamante, c'est la précision de son économie formelle. Il ne cherche pas l'agitation. Il cherche la pression. Les cadres sont composés avec une calme rigueur, les mouvements rares pèsent davantage, les couloirs, les chambres, les regards hors champ suffisent à faire exister une peur diffuse. Mais cette peur ne vient pas d'une pure mécanique de suspense. Elle naît du fait que chaque silence est politiquement chargé. Le spectateur comprend très vite que la maison n'est pas seulement hantée par un spectre. Elle l'est par une histoire qu'elle a aidé à refouler. Bustamante sait alors obtenir quelque chose de très fort: un surnaturel qui ne détourne pas du réel, mais le rend enfin audible.

Sa relation au corps est tout aussi importante. Le cinéma de Bustamante regarde attentivement les postures de domination, les fatigues invisibles, la manière dont une société distribue la parole et le droit d'occuper l'espace. Les femmes, les domestiques, les populations autochtones, les figures rendues secondaires dans le récit national officiel, deviennent chez lui des foyers de perception. Ce déplacement n'a rien d'illustratif. Il modifie le centre de gravité du film. On ne demande plus au pouvoir de nous expliquer le monde. On observe comment le pouvoir tremble lorsque ceux qu'il croyait muets persistent à exister.

Cette persistance donne à ses films une puissance sensorielle qui déborde la seule dénonciation. Bustamante n'est pas un cinéaste à message. Il est un metteur en scène des seuils. Seuil entre les vivants et les morts, entre la parole publique et la mémoire intime, entre la langue officielle et les langues dominées, entre le décor de respectabilité et la panique qu'il contient. C'est cette science des seuils qui fait de La Llorona un film si remarquable. La terreur y tient moins au surgissement qu'à l'impossibilité croissante de maintenir la séparation entre le crime et sa trace.

Dans les années 2010 et les années 2020, beaucoup de cinéastes ont cherché à réarticuler le genre et l'histoire coloniale. Bustamante appartient aux plus décisifs, parce qu'il évite deux pièges symétriques: l'exotisation folklorique et le didactisme plat. Son cinéma reste charnel, inquiétant, traversé par des présences, des textures de nuit, des visages qui semblent porter plusieurs siècles de mémoire comprimée. Il n'a pas besoin d'alourdir le symbole. Le cadre travaille déjà pour lui.

Son travail dialogue aussi avec l'espace festivalier international, notamment Venise et d'autres scènes où le cinéma d'auteur mondial rencontre le genre, mais il n'a rien d'un produit calibré pour la circulation. Ce qui frappe au contraire, c'est la netteté avec laquelle Bustamante ramène toujours la forme à des conflits locaux, historiques, linguistiques, matériels. Il ne cherche pas à universaliser la douleur en l'abstrayant. Il la rend partageable en restant fidèle à ses coordonnées.

Jayro Bustamante occupe ainsi une place majeure: celle d'un cinéaste capable de faire du fantastique un outil de restitution historique. Chez lui, les revenants ne sont pas là pour embellir la nuit. Ils sont là parce qu'une société a construit son confort sur l'idée que certains morts resteraient silencieux. Son cinéma répond l'inverse. Ils parlent encore. Le vrai scandale, c'est d'avoir cru le contraire.