Hari Sama
Esto no es Berlín donne la mesure de Hari Sama dès ses premières minutes : Mexico en 1986 n'y apparaît ni comme une carte postale nostalgique ni comme un simple décor de formation, mais comme un champ électrique où la musique, le désir et la politique se heurtent jusqu'à produire une identité instable. Chez lui, l'adolescence n'est jamais un âge innocent. C'est une zone de contamination. On y entre par le son, par le style, par la nuit, et l'on comprend très vite que la découverte de soi passe aussi par une rencontre avec le chaos.
Sama appartient à cette génération de cinéastes latino-américains qui ont compris que le récit initiatique n'avait plus grand-chose à voir avec la morale. Ce qui l'intéresse n'est pas de savoir comment un jeune personnage apprend à devenir adulte, mais comment il traverse des formes contradictoires de liberté. Les corps se cherchent, les cercles d'amis se recomposent, les loyautés familiales se fissurent. Dans cet espace, la culture underground n'a rien d'un accessoire cool. Elle agit comme une machine de révélation. Le punk, la new wave, la performance, la photographie et les gestes de la marge sont chez lui des moyens de sentir autrement, parfois de survivre autrement. Sa place dans les Années 2010 s'explique d'abord par là : il filme une jeunesse qui n'est pas une catégorie marketing, mais une turbulence historique.
Il faut aussi noter la manière dont Hari Sama travaille les surfaces. Beaucoup de cinéastes convoquent l'énergie musicale pour donner du rythme à une narration. Lui fait davantage. Il se sert des textures sonores pour déplacer la perception même du temps. Une scène de fête peut devenir une scène d'initiation, puis une scène de rupture, sans changer de lieu ni de cadence apparente. Le montage, souvent souple mais jamais paresseux, accompagne cette circulation. On avance moins par points d'intrigue que par seuils sensibles. Un visage comprend quelque chose. Une chanson ouvre un souvenir. Une performance montre soudain que le monde autoritaire des parents, de l'école ou de l'État n'a pas le monopole de la violence.
Cette qualité sensorielle explique pourquoi son cinéma tient aussi bien lorsqu'il se rapproche du mélodrame. Hari Sama n'oppose pas frontalement l'intime et le collectif. Il sait qu'un chagrin amoureux, surtout à l'adolescence, prend souvent la forme d'une catastrophe de monde. L'ami que l'on perd, le lieu où l'on n'entre plus, la fête qui se ferme à vous : tout cela restructure la carte émotionnelle d'un film. Là où d'autres cinéastes psychologisent, lui préfère inscrire la douleur dans les milieux. Les chambres, les clubs, les rues, les friches, les cadres scolaires et les appartements bourgeois racontent autant que les dialogues.
On pourrait dire que son geste le plus juste consiste à refuser la pure reconstitution. Même lorsqu'il retourne vers une époque précise, il ne la fige pas sous verre. Les années quatre-vingt mexicaines deviennent chez lui une matière active, presque présente, traversée par des questions qui débordent le contexte. Comment se fabrique une dissidence de classe ? Que signifie désirer hors des modèles disponibles ? Que reste-t-il d'une contre-culture une fois passée la nuit de sa naissance ? Ce ne sont pas des questions rétro. Ce sont des questions qui continuent de vibrer dans les Années 2020, à l'heure où les scènes alternatives sont à la fois plus visibles et plus facilement neutralisées.
Le rapport de Sama à la mémoire mérite aussi qu'on s'y arrête. Sa mémoire n'est pas patrimoniale. Elle ne cherche pas à stabiliser un passé légitime. Elle revient vers les zones mineures, les émotions embarrassantes, les images qui ne deviennent pas automatiquement des archives glorieuses. C'est en cela que son cinéma touche juste : il sait que les vies culturelles se composent de fragments, de maladresses, de postures sincères et de gestes d'imitation. La découverte de soi passe souvent par le costume avant de passer par la vérité. Il filme cette étape sans moquerie.
Dans le paysage plus large du cinéma mexicain contemporain, Hari Sama occupe ainsi une place singulière. Il ne cherche ni le prestige austère du grand cinéma de festival ni la vitesse d'un cinéma de genre pur. Il circule entre les deux, avec une attention rare pour les communautés précaires de sensation. Ce qui compte chez lui, ce sont les moments où un groupe invente une langue provisoire pour se tenir debout. Une chanson, un maquillage, une silhouette, un regard suffisamment long peuvent alors devenir des événements décisifs.
Voir Hari Sama sur CaSTV, c'est entrer dans une œuvre qui comprend que la jeunesse n'est pas une période harmonieuse à regretter, mais une collision permanente entre invention et vulnérabilité. Peu de cinéastes filment avec autant de précision cette minute où l'on croit enfin trouver sa tribu, alors même que le monde extérieur s'apprête déjà à la dissoudre.
